Devant la banque de Gao, la semaine dernière. Image transmise par un de nos Observateurs.
 
Quatre jours après la prise de Gao par les rebelles islamistes et indépendantistes, un chaos sans précédent règne dans la ville. Beaucoup d’habitants se sentent pris au piège entre les groupes de pilleurs, les prédicateurs fondamentalistes et les combattants indépendantistes. Deux Observateurs témoignent. L’un a fui, l’autre est resté.

Au lendemain de la prise de la ville de Kidal, les rebelles du MNLA et les islamistes d'Ançar Dine entraient samedi à Gao, mettant en déroute les quelques éléments de l’armée malienne restés pour combattre.

Des scènes de pillages ont immédiatement été constatées par les habitants. Les entrepôts des organisations humanitaires ont été saccagés par des miliciens et des habitants. Toutes les administrations ont notamment été vandalisées. Des chrétiens ont par ailleurs affirmé avoir été menacés par des "barbus parlant arabe" et des bâtiments catholiques, dont une église et la mission locale de l’organisation chrétienne Caritas, ont été mis à sac. Des fidèles paniqués se cacheraient encore dans la ville.

La junte au pouvoir à Bamako a de son côté dénoncé ce mercredi de "graves violations des droits de l'Homme" perpétrées par les rebelles touareg et les milices islamistes à Gao, évoquant des cas d’enlèvements et de viols.

Sur fond de violences, les chefs du MNLA et des groupes islamistes essayent peu à peu d’imposer leur message aux habitants de la ville. Les premiers en diffusant leurs appels à la libération de l’Azawad sur la radio locale. Les seconds en se présentant, malgré la participation d’éléments islamistes à certains saccages, comme les protecteurs de la population venus rétablir l’ordre.

 

"Un groupe armé est venu me chercher sur mon lit d’hôpital et m’a ordonné de fuir"

RT était fonctionnaire à Gao. Chrétien, il a quitté la ville dimanche.

 Je suis actuellement caché dans un village avec une dizaine de chrétiens. Nous sommes sur la route du sud et cherchons à rejoindre Bamako. J’ai toute ma famille là-bas. On ne pouvait évidemment pas rester dans un endroit en passe de devenir un État islamiste.

Quand les rebelles sont arrivés à Gao samedi, j’étais en convalescence à l’hôpital après avoir subi une opération. Des rebelles armés de fusil ont pénétré dans le bâtiment et, chambre par chambre, ils ont forcé les blessés à sortir. Ils parlaient en arabe et en tamashek [la langue des Touareg]. Un d’entre eux a baragouiné une phrase en français et j’ai compris que je devais partir sur le champ. Je n’ai même pas eu le temps de prendre mes affaires ou mes médicaments, je suis sorti avec ma chemise d’hôpital et mes sandales. Et j’ai immédiatement cherché un moyen de partir. Beaucoup de familles ont été séparées dans la panique et se cherchent en ce moment.  

"Il ne reste plus rien de l’administration centrale à Gao"

Dans le bus que j’ai pris pour partir, j’ai retrouvé un ami nigérian propriétaire d’un bar dans le centre ville qui marchait bien. Il m’a raconté que des islamistes avaient tout cassé dans son établissement. Les lieux de divertissement ont été particulièrement visés."

"Les rebelles attaquent les commerces et ensuite revendent une partie de leur butin aux habitants"

Maiga (pseudoyme) est employé dans une ONG locale.

Je ne partirai pas. Ici, j’ai toute ma famille, mes enfants. Et puis, pour aller où ?

Depuis l’attaque, il est impossible de travailler. Nos locaux ont été pillés. Nos ordinateurs, nos véhicules ont été volés par des bandes armées. Et ces mêmes voitures volées sont revendues un peu plus loin. Il y a même des habitants zélés qui indiquent aux rebelles où sont les commerces et les habitations des personnes aisées. On ne sait pas qui est avec qui. C’est la confusion la plus totale.

L’approvisionnement en nourriture est de plus en plus difficile. Les marchés n’ouvrent plus. Les rebelles attaquent les commerces et ensuite revendent une partie de leur butin aux habitants.

"On ne comprend pas à qui on a affaire, ni sous quelle autorité nous nous trouvons"

Depuis que j’ai été pris samedi au milieu d’un échange de tirs alors que j’allais à une réunion pour mon travail, je ne sors que pour aller à la mosquée. Là-bas, on croise des rebelles islamistes. Ils nous demandent si ça va, si on a besoin d’aide. Ils essayent de nous faire comprendre qu’ils sont là pour veiller sur nous. Ils ont d’ailleurs positionné des hommes aux endroits stratégiques comme le château d’eau ou la centrale thermique de la ville. Et depuis hier, ils s’attaquent aux pilleurs. Il suffit que vous les avertissiez d’un vol pour qu’ils se mettent activement à leur recherche. [Selon un témoin contacté par RFI, les milices rendent leur biens aux habitants et leur demandent de crier que "Dieu est grand"  ]. Ils demandent aussi aux civils où sont les militaires maliens, car certains se sont fondus dans la population depuis la déroute de l’armée.

On ne comprend pas à qui on a affaire, ni sous quelle autorité nous nous trouvons.

Il sera extrêmement difficile d’aller de l’avant après ce qu’il vient de se passer. Ne serait-ce que pour mon ONG : nous avons perdu 15 ans de travail et d’archives. Même lors de la rébellion de 1990, on n’en était pas arrivé à ce degré de chaos. "

 
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.