Tombouctou en 2008. Photo postée sur Flickr par Bert Henning.
 
Après avoir pris le contrôle de Tombouctou, les milices islamistes ont immédiatement fait savoir qu’elles souhaitaient y instaurer la charia, mais aussi rétablir l’ordre dans une ville agitée ces derniers jours par de nombreux pillages. Pour l’instant, nos Observateurs sur place rapportent que les chefs islamistes privilégient le dialogue avec la population, mais les habitants s’inquiètent d’un éventuel durcissement des fondamentalistes.

Après Kidal et Gao, des groupes rebelles ont fait tomber la ville sainte de Tombouctou, dimanche. Le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) a été le premier à entrer en ville alors que l’armée malienne avait déserté la zone. Mais quelques heures plus tard, le MNLA était forcé de se retrancher au niveau de l’aéroport de Tombouctou devant l’arrivée des 4x4 du groupe islamiste Ansar Dine qui, aujourd’hui, contrôle le centre de la ville. Ce mouvement est dirigé par le chef touareg Iyad Ag Ghali, qui souhaite installer la charia (loi islamique) par la lutte armée dans tout le Mali.  Le groupe a largement participé à la prise d’Aguelhoc, en janvier dernier, et de Kidal, le 30 mars. Des éléments d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ont par ailleurs été signalés comme combattant aux côtés des rebelles, ce que le MNLA dément.

À son arrivée dans la ville, le chef d’Ansar Dine, accompagné par des chefs historiques d’Aqmi selon certaines sources locales, a demandé à rencontrer les chefs religieux de Tombouctou, ville sainte pour les musulmans africains. Il leur a expliqué vouloir instaurer l’ordre islamique mais aussi faire cesser les pillages perpétrés depuis la prise de la ville.  Selon l’AFP, des prêches ont été organisés pour vanter les "bienfaits" de l'islam et les rares femmes à s’aventurer dans les rues de la ville sont désormais toutes voilées.

L’Islam est pratiqué par 90 % des Maliens. Les quelque 10 % restant étant composés de catholiques, de protestants et d’animistes.

 

"J’ai le sentiment qu’ils ne veulent pas créer de violences dans une ville pieuse qu’ils respectent"

Idriss (pseudonyme) est membre de la milice arabe de Tombouctou. Il a quitté la ville hier soir pour Mopti, à 500 km au sud, mais compte y retourner dès demain.

Quand je suis parti hier, la situation semblait pacifiée dans la ville. Les éléments des groupes islamistes discutaient avec la population parfois autour d’un thé.

Évidemment, une partie des habitants a paniqué à la vue de ces fondamentalistes. Beaucoup se sont armés lors du saccage du camp militaire, dimanche, et se préparent à se défendre, le cas échéant. La plupart préfèreraient qu’un gouvernement se forme rapidement à Bamako afin que les négociations puissent débuter entre des émissaires des autorités maliennes et les groupes qui ont pris la ville, sans que cela ne passe par des combats.

Les islamistes ont fait savoir qu’ils souhaitaient apaiser la situation. J’ai le sentiment qu’ils ne veulent pas créer de violences dans une ville pieuse qu’ils respectent. J’avais déjà rencontré des éléments d’une branche d’Aqmi bien avant leur offensive dans le nord du pays. C’était sur un marché près de Tombouctou. Ils approchaient  les gens un à un pour leur parler de morale, leur conseiller de ne pas travailler avec les 'Blancs' car ce sont des infidèles et, plutôt, de suivre la voie de Dieu.

Le problème, c’est que les islamistes refusent la vie moderne que nous menons à Tombouctou. Pour autant, je suis persuadé que notre ville est celle qui souffrira le moins de l’instauration de la loi islamique car les habitants sont déjà très majoritairement musulmans et pieux. Mais je n’imagine pas une seconde d’autres villes maliennes se plier à la charia : plusieurs cultures y cohabitent depuis longtemps et beaucoup tiennent à préserver cette mixité.

"Ils tentent de mettre la population en confiance… pourtant je ne me sens pas rassuré"


Philippe (pseudonyme) est l'un des rares chrétiens à vivre à Tombouctou. Il est professeur de français dans un lycée et espère quitter la ville prochainement.

Les islamistes d’Ansar Dine sillonnent la ville mais on voit encore quelques éléments du MNLA passer. La cohabitation entre ces deux groupes ne semble pas facile. Hier soir, nous avons entendu des coups de feu, mais impossible de dire de quoi il s’agissait vraiment.

Le MNLA n’a jamais vraiment contrôlé la ville [le chef du mouvement avait annoncé contrôler la ville dimanche]. Quand ils sont arrivés, personne ne leur a tenu tête. Ils ont donc pu se balader quelques heures à Tombouctou dans leur 4x4, le temps qu’Ansar Dine prenne le dessus. Hier soir, après que les islamistes ont discuté avec les autorités religieuses pour apaiser la situation, la vie a repris.

En ce moment même, les islamistes sont à la recherche des miliciens ayant commis des pillages pour pouvoir restituer leurs biens aux civils [Selon l’AFP, après avoir traînés dans les rues des voleurs ligotés, ils ont menacé la prochaine fois de couper la main des voleurs comme l’indique la charia, NDLR]. Dès leur arrivée, j’ai entendu dire qu’ils avaient donné de l’argent à l’hôpital de la ville pour que les blessés puissent être soignés [selon des témoignages recueillis par RFI, ils ont sécurisé l'hôpital, demandant au passage au personnel soignant féminin de se voiler, NDLR]. Derrière cette stratégie, il y a évidemment une conviction religieuse, mais aussi la volonté de mettre la population en confiance.

Pour autant, en tant que chrétien, je ne suis pas rassuré. Des proches vivant à Gao m’ont expliqué que les milices islamistes qui ont pris la ville [samedi, NDLR] avaient saccagé l'une des paroisses. [les locaux de la mission de l’organisation chrétienne Caritas ont aussi été détruits, NDLR]. Ils ont dû fuir pour se réfugier au Niger et m’ont vivement conseillé de partir à Bamako. Mais les véhicules en partance sont de plus en plus rares et toujours pleins.

 
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.