Un blessé sur un lit de l'hôpital de Sebha. Capture de vidéo amateur. 
 
Voilà trois jours que la ville de Sebha, située dans le désert du sud de la Libye, vit au rythme de violents affrontements entre ethnies rivales. Mardi 27 mars, le bilan provenant de l’hôpital de la ville faisait état de 50 morts et de plusieurs dizaines de blessés. Deux habitants, cloîtrés chez eux de peur des balles perdues, décrivent la situation.
 
Les combats à l’arme lourde opposent la tribu Ouled Slimane, qui a soutenu l’ex-dirigeant libyen Mouammar Kadhafi avant de se rallier à la rébellion après sa chute, et les Toubous, une communauté nomade noire déployée dans le sud de la Libye, au Tchad et au Niger. Les premiers accusent les seconds d’avoir tué l’un des leurs lors d’un braquage de voiture qui aurait mal tourné dimanche soir.
 
Lundi, les autorités de Tripoli ont réagi en annonçant l’envoi de 600 soldats à Sebha pour tenter de ramener le calme alors que, selon certains analystes, ces violences trahissent les faiblesses du Conseil national de transition (CNT) qui, depuis sa prise de pouvoir il y a cinq mois, peine à imposer son autorité, notamment dans les régions tribales.
 
Aux yeux du chef des Toubous, Issa Abdelmajid Mansour, la décision de Tripoli révèle sa volonté "d’exterminer" l’ethnie toubou. Il accuse les forces du CNT de bombarder depuis le début de la semaine les positions de sa tribu au sud de la ville. Si bien qu’hier il a annoncé la "réactivation du Front toubou pour le salut de la Libye", un mouvement opposé à Kadhafi que Mansour avait dissout après la chute du régime en août dernier. Il brandit désormais la menace séparatiste, affirmant que le sud libyen doit suivre l’exemple du Soudan du Sud qui a fait sécession en juillet 2011 de la République du Soudan au terme de plusieurs décennies de conflit.
 

Ces vidéos amateur montrent des blessés sur des lits d'hôpitaux et des médecins qui tentent de faire face à la panique. Selon l'internaute qui les a publiées sur YouTube, que nous avons cherché à contacter, elle ont été tournées à l'hôpital de Sebha, mardi 27 mars. Un élément permet de confirmer qu'il s'agit d'images récentes provenant de Sebha : dans un reportage diffusé sur une chaîne de télévision libyenne, le journaliste filme une femme en blouse (une infirmière, ou un médecin, coiffée d'un foulard bariolé, 0'40), que l'on retrouve à plusieurs reprises sur les images amateur (0'45 sur la première vidéo et 0'10 sur la deuxième vidéo).
 
 
Déjà en février, des combats meurtriers avaient opposé les Toubous à la tribu des Zouwayas à Koufra, une ville oasis du Sud libyen. Mais les premiers conflits ethniques impliquant les Toubous remontent à plusieurs années. Sous l’ère Kadhafi, la tribu se disait marginalisée car la citoyenneté était refusée à certains de ses membres à cause de leur origine tchadienne.
 
Les Toubous représentent 15 % de la population de la ville de Sebha. Leur poids démographique dans la région frontalière du Niger et du Tchad se situerait entre plusieurs dizaines de milliers et 800 000, selon les sources.

"Une voiture de police circule dans les rues pour appeler les gens via un haut-parleur à donner leur sang"

Souleymane est un habitant guinéen de Sebha. Il travaille dans un cyber-café de la ville.
 
Nous ne dormons plus depuis trois jours à cause des tirs. Je suis sorti hier matin [mardi] vers 8h pour me rendre au travail. Mais plusieurs zones de la ville étaient bouclées : des habitants ont dressé des barrages pour sécuriser leur quartier. C’était trop dangereux de rester dehors alors je me suis réfugié chez un ami qui habitait dans le coin.
 
Depuis hier après-midi, on entend une voiture de police circuler dans les rues pour appeler les gens via un haut-parleur à donner leur sang. C’est pour les blessés de l’hôpital. Il paraît qu’ils sont débordés là-bas.

"Même les enfants ont des kalachnikovs"

Omar (pseudonyme) habite Sebha.
 
Les affrontements ont commencé lundi, après qu’un homme a été retrouvé mort dans la rue. Selon sa famille et ses proches, il aurait été attaqué dans la nuit par un Toubou. Les Toubous n’ont pas apprécié d’être accusés. Ils sont sortis dans les rues jusqu’à l’ancienne maison du peuple [lieu de rassemblement officiel sous le régime de Kadhafi]. Je ne sais pas qui a tiré en premier mais depuis, il y a beaucoup de morts et de blessés et plus personne n’ose sortir.
 
J’avais quitté la Libye pendant la guerre parce que c’était trop risqué. Depuis que je suis rentré, il y a trois mois, je me suis habitué à vivre dans la terreur. Ces affrontements étaient prévisibles. À Sebha, nous vivons une semaine de calme pour trois semaines de tensions. Quand je dis ‘tensions’, je pense aux tirs ici et là et aux règlements de comptes entre tribus. Les hommes de Kadhafi avaient distribué des armes aux habitants de Sebha avant sa chute [les armes en circulation proviennent aussi des combattants du CNT, qui avaient conquis Sebha en septembre 2011]. Depuis, elles circulent ouvertement ici, comme le thé. Tout le monde en a, du pistolet à la kalachnikov, les enfants aussi bien sûr.
 
Ce billet a été rédigée avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.