Un blessé au ministère des droits de l'Homme, lundi.
 
Plus d’un an après la fuite de Ben Ali, la Tunisie n’a pas fini de panser les plaies de ses quatre semaines de soulèvement. En témoigne le dossier épineux des "blessés de la révolution". Lundi 26 mars, ces victimes, dont on peine à définir le nombre exact, ont forcé l’entrée du ministère des Droits de l’Homme à Tunis pour demander à être soignés et indemnisés.

Les blessés de la révolution sont les victimes de violences policières qui ont eu lieu entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011, jour de la fuite du président Ben Ali. Certains ont été blessés par des balles qui n’ont toujours pas été extraites de leur corps, d’autres ont été amputés et attendent des prothèses. Pour réclamer le droit d’être soignés et indemnisés, ils ont participé à trois différents sit-in entre février et novembre 2011 dont deux devant le premier ministère. Et à la veille des élections constitutionnelles de l’automne 2011, ils avaient fait une grève de la faim.

Le parti Ennahda leur avait alors promis soins et indemnisations s’il était élu.  Depuis qu’il a accédé au pouvoir le 26 décembre 2011, seule la première partie des indemnités a été versée. Selon le ministre des Droits de l’Homme, Samir Dilou, le versement de la deuxième tranche aurait en partie été retardé par le fait que des blessés fictifs ont réussi à profiter des indemnités de la première tranche.

Lundi 26 mars, plusieurs dizaines de blessés ont pénétré de force dans le ministère des Droits de l’Homme et de la Justice transitionnelle. La manifestation s’est transformée en un sit-in qui s’est poursuivi jusqu’à mardi soir quand, aux alentours de 22 heures, la sécurité du ministère les a mis violemment dehors, selon plusieurs témoins, dont des journalistes et des militants des droits de l’Homme. Les participants affirment quant à eux qu’ils ont été tabassés.

Mardi soir, les participants au sit-in sont évacués par la sécurité du ministère. Video: Aouinet Mongi

"Aujourd’hui, les politiques les oublient alors que c’est grâce à leur sacrifice qu’ils sont au pouvoir"

Lina Ben Mhenni, blogueuse, a suivi le dossier des blessés de la révolution depuis le départ. Elle était lundi soir au sit-in au ministère.

Les blessés qui le pouvaient se sont rendus devant le ministère en compagnie des familles des martyrs et de quelques sympathisants après l’appel lancé par des associations. Le groupe comptait une centaine de personnes. Ils y sont allés pour rencontrer un responsable mais devant l’absence d’interlocuteur officiel [à l’accueil du ministère, on a répondu aux manifestants que le ministre Samir Dilou était en déplacement en Allemagne], la manifestation s’est transformée en sit-in. Et une vingtaine de personnes ont passé la nuit dans le hall.

Les manifestants se dirigent vers l’entrée du ministère avant de forcer l'entrée pour continuer leur contestation à l’intérieur.

Beaucoup de rumeurs ont circulé sur Facebook accusant la police d’avoir attaqué les manifestants. Personnellement, je n’ai rien vu de tel. D’ailleurs, je ne suis même pas sûre que tous ceux qui étaient sur place soient réellement des 'blessés de la révolution'. Il se peut effectivement que certains profitent de cette situation pour se faire soigner aux frais de la princesse. Et cela discrédite la cause des véritables victimes.

La situation des vrais blessés varie d’un cas à un autre. Certains ont été hospitalisés comme le stipule le décret-loi signé le 25 octobre 2011, soit deux jours après l’élection de l’Assemblée constituante.  Mais ils étaient tellement mal pris en charge qu’ils ont préféré rentrer chez eux où leurs familles s’occupent mieux d’eux. Ils pensent qu’en tant que héros de la révolution, ils ont le droit à un traitement spécial et je les comprends. D’autres blessés attendent toujours d’être soignés à l’étranger comme on leur avait promis [le ministre Samir Dilou avait notamment parlé d’une prise en charge par le Qatar]. D’autres encore ont reçu la première tranche d’indemnisations qui s’élève à 2 000 dinars [1 000 euros] mais pas tous. Et je trouve que ce n’est pas assez pour des gens qui ont risqué leur vie pour le pays.

La question des blessés de la révolution a été au cœur de la campagne électorale. Les partis actuellement au pouvoir, notamment Ennahda, leur ont promis monts et merveilles. Aujourd’hui, les politiques les oublient alors que c’est grâce à leur sacrifice qu’ils sont au pouvoir."

"La souffrance des blessés est instrumentalisée par une frange d’opposants à des fins purement politiques"

Riadh El Hammi est blogueur et manager au sein d’une société.

Deux choses desservent la cause de ces blessés. D’une part, leur combat est en passe d’être récupéré par les militants d’opposition, comme par exemple les sympathisants du PDP (Parti démocrate progressiste) ou du PDM (Pôle démocratique moderniste) car c’est une manière pour eux d’attaquer le gouvernement en place et notamment le parti majoritaire Ennahda. Je ne défends pas ce parti mais je dénonce cette politique du 'deux poids deux mesures'. Les gouvernements transitoires qui se sont succédé entre la fuite de Ben Ali et la victoire d’ Ennahda n’avaient rien fait non plus pour les blessés qui étaient déjà marginalisés. À l’époque, on entendait qu’il était trop tôt, qu’il ne fallait pas trop en demander aux gouvernements transitoires, que les moyens manquaient, etc. Aujourd’hui, la souffrance des blessés est instrumentalisée par cette frange d’opposants à des fins purement politiques.

L’autre problème, c’est qu’ils sont mal organisés. Plusieurs militants ou associations s’en font les porte-voix alors qu’ils devraient choisir un seul représentant pour éviter la cacophonie et l’éparpillement. Il faut dire aussi malheureusement que tous n’ont pas des demandes très raisonnables. Certains exigent trop de traitement de faveur et font, du coup, de l’ombre aux demandes des autres. Nous savons tous ce que nous devons aux blessés de la révolution, mais ce n’est pas en agissant de cette manière qu’ils obtiendront quelque chose."
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.