Image issue de la vidéo de notre Observateur Médoune (voir plus bas) montrant des soldats mutins voler de l'essence dans une station de Bamako ce matin.
 
Alors que des échanges de tirs retentissaient encore aux premières heures ce jeudi 22 mars aux abords du palais présidentiel de Bamako, un groupe de militaires annonçait avoir "suspendu les institutions maliennes". La population locale attend, inquiète, le dénouement de ce coup d’État et assiste impuissante aux pillages commis par les soldats mutins.

L’annonce a été faite à la télévision nationale à 4h43 du matin après une nuit de combats. Les militaires mutins se réclament d’un nouvel organe, le Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'État (CNRDRE). Le porte-parole de ce comité a justifié la dissolution des institutions par le fait que le gouvernement du président Amadou Toumani Touré (ATT) était incapable de "combattre le terrorisme dans le nord du Mali", en référence à la rébellion touareg et au groupes islamistes qui, depuis janvier, attaquent les positions de l’armée malienne dans l’immense région de l’Azawad.

Les soldats mutins sont partis mercredi, en début d’après midi, du camp de Kati, un des plus grands camps militaires du pays situé à 15 km de Bamako, pour prendre le palais présidentiel. ATT aurait été exfiltré dans un lieu non déterminé,  juste avant que le palais ne tombe aux mains des pustchistes. Plusieurs hommes politiques, dont des ministres, ont par ailleurs été interpellés et seraient détenus aujourd’hui dans le camp de Kati.

Si les nouvelles autorités ont décrété un couvre feu dans la matinée de jeudi, les tirs n’ont pas pour autant cessés dans la capitale. Le lieutenant mutin Amadou Konaré, porte-parole du CNRDR a annoncé la fermeture de toutes les frontières du pays et de l’aéroport de la capitale.

Ce coup d’État, qui a lieu deux mois avant les élections présidentielles prévues le 29 avril, a été unanimement condamné par la communauté internationale. L’Union africaine, par la voix de son président Jean Ping, a demandé aux mutins de cesser leurs actions et de se soumettre à la légalité constitutionnelle.
 
Photos prises devant les locaux de l'ORTM (Radio et télévision nationales), mercredi à 15h30. Des soldats mutins pénètrent dans l'enceinte.

"On ne pouvait pas attendre l'élection présidentielle. Attendre c’était mettre la vie de plus de soldats en danger"

Bouba M. (pseudonyme) est fils de militaire et originaire de Gao, au nord du pays. Il vit dans le camp militaire de Kati, d’où est partie la mutinerie, à 15 km de Bamako.

Depuis un certain temps les militaires du camp de Kati et leurs familles ne supportaient plus le manque d’efficacité des autorités face à la rébellion du nord du pays. Il y a quelques jours, le ministre de la Défense était venu une première fois au camp pour calmer les ardeurs des soldats mais sans réussir à les convaincre. Hier jeudi, il est revenu vers 10 h du matin, mais les militaires n’ont pas voulu l’écouter et se sont révoltés. Ils ont tiré en l’air pour le chasser puis ont saccagé le magasin d’armes du camp et sont partis à Bamako avec l’objectif de prendre le palais présidentiel.  

Je les ai suivis pendant une partie de l’opération à Bamako et je suis rentré au camp vers 2h du matin. Ils tiraient en l’air dans les rues. Les habitants étaient complètement paniqués. Des renforts de soldats arrivent en ce moment du reste du pays car beaucoup soutiennent la cause des mutins.

Tirs dans la nuit de mercredi à jeudi à Bamako. Vidéo postée sur Viméo.

"On ne fait d’omelette sans casser des œufs"

Personnellement, je soutiens cette mutinerie. J’ai perdu déjà tellement de proches et d’amis dans les combats au nord du pays que je suis d’accord avec ceux qui disent qu’on ne pouvait pas attendre l'élection présidentielle. Attendre encore, c’est mettre la vie de plus de gens en danger et c’est favoriser l’avancée des rebelles dans le Nord. Ils sont en train de prendre le contrôle de tous les lieux stratégiques [La ville de Tessalit est tombée le 12 mars au mains du MNLA ] et le Mali est en passe de se diviser en deux.

ATT  a été trop lent, trop mou. Certains renforts qui devaient arriver au nord se sont arrêtés en route sans qu’on comprenne pourquoi. D’autres sur le front manque de munitions. Les militaires vont reprendre les choses en main. Et s’il doit y avoir des violences ou des pillages, soit. On ne fait pas d’omelette sans casser d'œufs.

"Depuis hier soir, les soldats circulent au volant de voitures de luxe et tirent en l’air"

Médoune B. (pseudonyme) habite à Bamako. Il a filmé les militaires en train de voler de l’essence dans une station du quartier Mali, au centre de la capitale.

Hier vers 22 h, des militaires sont venus à la station essence et le gérant a accepté de les ravitailler gratuitement. Mais ce matin, ils sont revenus avec leurs véhicules et se sont servis à la pompe sans demander à qui que ce soit. Ils ont dit au gérant que c’était normal qu’il se serve et ont brutalisé ceux qui voulaient les en empêcher. Ils ont aussi récupéré de force les portables de certaines personnes qui les avaient filmés.

Ce matin, des soldats viennent se servir en essence à une station du quartier Mali, à Bamako.

Depuis qu’ils sont arrivés dans la ville, les soldats sillonnent les rues en tirant en l’air pour semer la panique. Ils circulent dans des voitures de luxe. Certaines ont été récupérées dans le palais présidentiel, d’autres ont tout bonnement été volées à des civils. Sous mes yeux, ils ont forcés une femme, accompagnée de son enfant, à leur donner son véhicule. Ils choisissent ceux qui ont les réservoirs pleins. J’en ai même vu boire de l’alcool au volant de voitures volées.

"En quoi cela va les aider à combattre la rébellion ? L’armée est maintenant plus désunie que jamais"

Ils font ce qu’ils veulent, la situation est catastrophique. Les policiers ne font rien car ils sont loin d’être aussi armés que les mutins. J’ai entendu que des civils avaient été touchés par des balles perdues mais c’est difficile à confirmer.

Faire ça deux mois avant la présidentielle c’est scandaleux. Ces gens-là sont des bandits et le combat contre la rébellion n’est qu’un prétexte. En quoi cela va les aider ? L’armée est maintenant plus désunie que jamais. Certains rejoignent les mutins, d’autres refusent comme à Mopti, ville natale du président. J’ai appelé un proche du général de l’armée à Gao qui m’a dit qu’il aurait lui aussi pris la fuite. À Tombouctou aussi, la situation est très confuse."

Nous sommes tous effrayés, personne n’est capable d’assurer notre sécurité.


Une des stations vandalisées. Vidéo filmée par Médoune.
 
 
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.