Observateurs
Photo d'un emo irakien tué à Bagdad.
 
Des adolescents au look rock et branché sont pris pour cible depuis quelques semaines en Irak. Leur apparence, jugée "diabolique" et "efféminée" par des islamistes, a déjà valu à des dizaines d’entre eux d’être tués de manière particulièrement barbare.
 
Depuis le début du mois de mars, ce sont près de 90 "emos" qui auraient été tués en Irak par des milices islamistes, selon le décompte du journal libanais Al-Akhbar. Un chiffre que l'organisation Amnesty International dit ne pas pouvoir vérifier. Le mot "emo" vient d’"emotional hardcore", un style musical s’apparentant au rock et dont les musiciens ont adopté un look particulier. Les "emos" portent généralement les cheveux longs, très noirs, parfois avec des mèches aux couleurs vives (rose ou turquoise). Les vêtements sont ajustés et maquillage sombre pour les filles.
 
Cette apparence particulière est mal vue par la majorité de la société irakienne, très conservatrice, et en particulier par la communauté chiite. Moqtada al-Sadr, leader chiite irakien, a même traité les "emos" de "fous et stupides". Quant au ministère de l’Intérieur irakien, non seulement il ne condamne pas clairement ces crimes mais il semble les excuser en insistant, dans un communiqué, sur la crainte des Irakiens de voir "se propager, via les emos, l’homosexualité et le suicide". Les officiels se contentent ainsi de demander aux parents de faire attention au style vestimentaire de leurs enfants. L’organisation Human Rights Watch a condamné la position du gouvernement irakien qui contribue "à alimenter l’atmosphère de peur et de panique générée par les actes de violence à l’encontre des emos".

Le sort des "emos" irakiens attire peu de compassion dans le reste du monde arabe. Certains journaux de la région, notamment en Égypte ou aux Émirats arabes unis, vont jusqu’à assimiler les "emos" irakiens à des "vampires" et des "descendants de Dracula".

"Ils lapident les ‘emos’ car ils les considèrent comme des satanistes"

Kadhem (pseudonyme), 18 ans, est élève en dernière année de lycée. Il est l’administrateur d’un groupe privé d’emos irakiens sur Facebook.
 
La mode des "emos" est apparue en Irak il y a 3 ans. Mais on ne la voit pas partout. Nous sommes surtout présents dans la moitié nord du pays, car le sud est plus conservateur. À Bagdad, on évite les quartiers populaires, mais aussi les quartiers chiites où notre look est très mal vu, comme à Sadr City par exemple.
 
Cela fait à peu près un mois que nous sommes pris pour cible. On nous accuse d’être des adorateurs du diable ou des francs-maçons, ce qui est synonyme d’hérésie aux yeux des conservateurs. C’est surtout à cause de nos coupes de cheveux. Et parce que nous portons des vêtements moulants. Ils disent que nous sommes des homosexuels, ce qui est très mal vu ici.
 
Des amis ont déjà été interpellés un soir alors qu’ils rentraient chez eux. Des individus les ont menacés, ils leur ont demandé de s’habiller "comme des hommes" et de se laisser pousser la moustache, sinon ça irait mal pour eux la prochaine fois. Ils ont eu de la chance car d’autres ont été enlevés en plein jour dans un café, puis exécutés.
 
Emos irakiens.
 
"Ils fracassent la tête de l’emo avec un parpaing"
 
Il y a des listes de noms d’"emos" qui circulent dans les quartiers chiites. Elles sont collées sur le mur du collège, d’un café ou d’un cybercafé. Ceux qui commettent ces crimes font partie de milices, souvent chiites. Ils procèdent toujours de la même manière barbare, en fracassant la tête de la victime avec un parpaing. C’est une forme de lapidation car ils nous associent au diable [la lapidation de Satan est un acte symbolique que les pèlerins musulmans doivent effectuer à la Mecque]. Les cadavres sont en général laissés en pleine rue. Mais parfois, la personne disparaît et on n’entend plus jamais parler d’elle. Les commerçants qui vendent des accessoires ou des vêtements pour "emos" sont également pris pour cible et leurs boutiques incendiées.
 
Liste des noms d'emos avec parfois le numéro du district dans lequel ils habitent. Le texte d'introduction s'adressent aux "emos" qui sont qualifiés de "gens de Sodome".
 
Ces milices agissent avec une impunité totale. De tels crimes peuvent être commis sous les yeux de la police sans que celle-ci n’intervienne. Je pense que les policiers ont peur des milices car elles sont puissantes, organisées et que leur vengeance est impitoyable.
 
Des personnalités religieuses ont essayé de calmer la situation, comme Ali al-Sistani [un ayatollah iranien très influent en Irak] qui a condamné ces crimes et appelé au dialogue. La question a même été débattue au Parlement [le comité de défense et de sécurité du Parlement irakien a reproché au ministère de l’Intérieur d’être incapable de protéger les "emos"]
 
Personnellement, j’ai dû me résoudre à m’habiller autrement et à me couper les cheveux pour ne plus être une cible potentielle. Je ne comprends pas cet acharnement, nous ne faisons rien de mal. Nous n’adoptons même pas l’état d’esprit des vrais "emos" qui sont en général solitaires, marginaux, dépressifs, parlent de suicide ou s’automutilent. Pour nous, être un "emo" est juste une question de look. Nous ne sommes pas des pestiférés.