Un rassemblement à Wukan. Image de Tom Lasseter sur YouTube
 
Après des mois de révolte contre l’expropriation de leurs terres et un siège de la ville de plus de dix jours, les habitants de Wukan, un village situé dans la province de Guangdong dans le sud de la Chine, sont parvenus mercredi à un accord avec les autorités locales. Une lutte suivie de très près par les médias chinois et à l’étranger. Mais pour notre Observateur, ce conflit est avant tout local.
 
Au terme d’âpres négociations avec un responsable local du Parti communiste, les habitants ont obtenu mercredi la libération de trois meneurs de la révolte et la promesse de compensations pour les terres saisies par le gouvernement local. Un représentant des habitants, Lin Zulian, nommé pour négocier avec les responsables locaux, a estimé qu’il s’agissait d’"un début de victoire".
 
En septembre dernier, les habitants de ce village de 13 000 âmes avaient entamé un bras de fer avec les responsables du gouvernement local pour protester contre la vente de leurs terrains à des promoteurs immobiliers. Un sujet de discorde récurrent en Chine où les gouvernements locaux attirent souvent les investisseurs en leur proposant des terrains à bas prix car ils ne versent pas de compensations aux paysans. Les habitants de Wukan ont alors organisé des manifestations qui, comme souvent dans ce type de conflit, ont été violemment réprimées par les forces de police.
 
Un rassemblement à Wukan. Source : Weibo. 
 
Le 11 décembre Xue Jinbo, un manifestant incarcéré est décédé en détention, probablement suite à des tortures. Une disparition suspecte qui a contribué à radicaliser le mouvement. Dès lors, les protestataires ont multiplié les rencontres pour organiser leur lutte. Des barricades ont été érigées dans les rues et les affrontements avec les forces de l’ordre ont redoublé de violence. Sous la pression du mouvement, les dirigeants locaux ont fui le village. Les forces de l’ordre ont répliqué en établissant un blocus, c'est-à-dire des barrages de police autour de la ville. Malgré leur isolement, les révoltés de Wukan ont suscité un élan de solidarité chez les internautes chinois dont certains évoquent même une "tendance à la démocratie". Une marche de soutien a été organisée à Hong Kong le week-end dernier.
 
À Hong Kong, une manifestation de soutien aux villageois de Wukan. Source : Weibo. 
 
D’autres conflits sociaux ont été signalés ces derniers jours dans la province de Guangdong, comme à Haimen où les habitants protestent contre une centrale thermique qu’ils accusent de polluer l’environnement. Un soulèvement qui n’a a priori pas de lien direct avec les événements de Wukan mais qui pourrait avoir contribué à faire fléchir les autorités chinoises concernant la révolte de Wukan, inquiètes que celle-ci ne fasse tâche d’huile dans le reste du pays. 

"Les habitants seraient tout à fait capables de se contenter de nouveaux responsables sans pour autant passer par la case ‘démocratie’ "

M. Deng, 40 ans, vit à Pékin. Apprenant que le village était en état de siège, il a décidé de se rendre à Wukan. Il a quitté les lieux mercredi.
 
Je suis arrivé à Wukan le 18 décembre. Les villageois m’ont aidé à traverser les barrages policiers. Ils m’ont escorté en moto. Leur accueil a été très appréciable. J’ai dormi chez l’un d’entre d’eux.
 
J’ai appris qu’il y a quelques années, beaucoup de jeunes du village avaient trouvé du travail à l’extérieur de Wukan. Ils avaient choisi de migrer vers les grandes villes alentours pour gagner plus d’argent. Avec la crise économique, beaucoup d’entre eux ont perdu leur emploi. Ils ont décidé de rentrer chez eux pour essayer de vivre de leurs terres. Mais une fois à Wukan, ils se sont rendus compte que tout avait été vendu de force par le gouvernement.

"En ville, ce genre de combat n’aurait pas abouti parce que les gens vivent de manière plus isolée"
 
J’ai assisté à leurs manifestations pendant plusieurs jours. Leurs revendications étaient assez basiques : la restitution des terres, la libération de leurs représentants emprisonnés et la démission des fonctionnaires corrompus.
En temps normal, à Wukan, les choses se passent plutôt bien. D’ailleurs, comme souvent en milieu rural, ce sont les habitants eux-mêmes qui gèrent les affaires du village. Dans les campagnes, les gouvernements locaux n’ont que très peu d’influence sur la chose publique. Tant que le pouvoir ne nuit pas aux intérêts de ses habitants, ces derniers ne se soulèvent pas. Mais le fait que les autorités interfèrent dans la gestion des terres des habitants n’a pas du tout plu à la population. Si elle a gagné, c’est parce que le village est constitué de 47 familles très solidaires entre elles. Et quand elles se mobilisent, ça pèse lourd. En ville, ce genre de combat n’aurait pas abouti parce que les gens vivent de manière plus isolée.
 
Les manifestations anti-pollution à Haimen rassemblent des milliers de personnes. Source : Weibo. 

"Je ne pense pas que Wukan ait inspiré les manifestations de Haimen"
 
Les médias occidentaux et chinois se sont intéressés à Wukan estimant que c’était un symbole de lutte pour la démocratie. Mais je ne pense pas qu’il faille y voir un modèle. Je pense que les habitants seraient tout à fait capables de se contenter de nouveaux responsables sans pour autant passer par la case démocratie [Au plus fort des manifestations, les villageois ont élu des porte-parole chargés de représenter leurs intérêts lors des négociations avec les responsables locaux du Parti communiste]. 
 
Par ailleurs, il y a de nombreux conflits de ce genre en Chine actuellement. Avec le niveau de vie qui augmente globalement, les revendications aussi sont plus élevées. Aujourd’hui, les gens ont à manger et donc demandent des choses nouvelles, comme la fin de la corruption ou une plus grande liberté d’expression mais ils ne remettent pas pour autant en cause tout le système. Et les revendications restent très locales.
 
Les différents soulèvements ne sont d’ailleurs pas liés entre eux. Wukan n’a pas inspiré les manifestations de Haimen. Entre ces deux villes [séparées d’une centaine de kilomètres], l’information est très contrôlée et circule peu et les habitants ne savent pas ce qu’il se passe chez leurs voisins. Très peu de personnes dans la province réalisent le buzz que ces soulèvements ont provoqué à l’étranger."
 
Des enfants manifestent à Wukan. Source : Weibo.