"Hier réfugiés, aujourd'hui racistes", "la honte !". Photo d'une contre-manifestation pour dénoncer le racisme à l'encontre des migrants africains en Israël.
 
Entre l’appel à un congrès national sur l’immigration clandestine et une manifestation anti-migrants africains, dimanche à Tel Aviv, Israël semble désormais décidé à lutter contre l’afflux de clandestins. Dans ce pays peuplé de citoyens aux origines diverses, tous les migrants ne semblent pas être les bienvenus.
 
Lundi 5 décembre, dans le quotidien israélien de droite "Maariv", le Maire de Tel Aviv, Ron Chulda, a appelé le Premier ministre Benjamin Netanyahou à organiser un congrès national sur la question de l’immigration clandestine des Africains en Israël. Ces derniers seraient nombreux, notamment dans la banlieue sud de la ville. Une situation qui met en colère la droite et l’extrême droite israéliennes, qui ont manifesté dimanche dans la capitale pour demander le départ des clandestins. Des hommes politiques et des députés nationalistes comme Baruch Marzel ou Michael Ben Ari étaient présents.
 
Pour répondre à ces pressions, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a promis de prendre un certain nombre de mesures, dont la fermeture d’entreprises embauchant des clandestins et la construction d’une barrière de 120 kilomètres à la frontière avec l’Égypte.
 
On estime à plus de 40 000 le nombre d’immigrés clandestins africains vivant aujourd’hui en Israël. Durant l’année 2011, plus de 13 000 ont traversé illégalement la frontière égyptienne. La plupart d’entre eux viennent du Soudan et d’Érythrée.
 
Dimanche les manifestants ont crié "Tel Aviv aux juifs ! Les Soudanais au Soudan !". Les parlementaires présents ont également pris la parole. Cependant, une contre-manifestation s'est tenue à quelques mètres et les migrants africains criaient  "la prison non, la liberté oui !". Des Israéliens ont dénoncé une attitude raciste de leurs compatriotes. La vidéo a été filmée par l'organisation Bluepilgrimage.

"Je voulais être réfugié et me voilà prisonnier"

Deli billy (pseudonyme) est un ressortissant ivoirien qui a immigré illégalement en Israël. Il habite à Eilat.
 
Je suis arrivé en Israël en 2007. Je suis passé par le Sinaï, le désert égyptien. La traversée a été très risquée car les gardes-frontières égyptiens nous ont tiré dessus. Certains clandestins ont été tués.
 
Dès mon arrivée, j’ai été arrêté par les agents israéliens. J’ai passé un mois en prison jusqu’à ce que des agents de l’ONU viennent me voir. Ils m’ont fait sortir de là et m’ont délivré une 'protection', un document qui vous autorise à résider régulièrement en Israël, mais sans avoir le droit de travailler ou d’avoir accès à la sécurité sociale. Il est renouvelable tous les trois mois.
 
J’ai travaillé au noir comme plongeur dans des restaurants. J’ai été arrêté deux fois en 2008 et j’ai fait de la prison : deux semaines la première fois, trois semaines la seconde. En février 2010, je suis allé au bureau de l’ONU pour renouveler mes papiers mais ils m’ont orienté vers le ministère israélien de l’Intérieur. C’est cette autorité qui me délivre mon visa désormais valable qu’un mois. Je dois me rendre à chaque fois à Tel Aviv pour le renouveler.
 
Cela fait plusieurs mois que je ne travaille pas. La situation est insoutenable. Nous vivons à six dans un trois pièces, tous des migrants entrés clandestinement dans le pays. Même si on réside légalement ici on n’a pas de ressources et l’État ne fait rien pour nous aider. Depuis 2007, je n’ai pas revu ma famille et mon visa ne me permet pas de revenir en Israël si je quitte le territoire. Je voulais être réfugié ici et me voilà prisonnier."

"Le fait que ces immigrés ne soient pas juifs explique en partie le rejet de la société"

Giovanni est consultant en sécurité informatique. Il vit à Kiryat Bialik, au nord d’Haifa.
 
À Kiryat Bialik, il y a beaucoup d’exploitations agricoles. Les propriétaires embauchent donc beaucoup d’immigrés africains car c’est une main d’œuvre bon marché qui coûte à peu près 2 euros la journée. Il s’agit d’un travail au noir, évidemment.
 
À Tel Aviv, les immigrés clandestins se regroupent dans des squares. Le matin, des camions qui appartiennent à des exploitants agricoles passent. Le conducteur choisit quelques personnes pour les emmener travailler. Les autres attendent le prochain camion.
 
Il n’est pas toujours facile d’entrer en contact avec les immigrés. Il y a le barrage de la langue mais aussi celui de la peur. Vu leur statut, ils préfèrent rester entre eux. Ils vivent dans des conditions déplorables, squattent la plupart du temps de vieux immeubles ou des garages où il n’y a ni électricité ni eau courante. Le sous-sol de l’ancienne gare de bus centrale de Tel Aviv est aussi connu pour abriter nombre d’immigrés africains clandestins.
 
Le fait que ces immigrés ne soient pas juifs explique en partie leur rejet par la société, cela rend leur régularisation plus difficile. Quant au racisme anti-noir, c’est un phénomène qui dépasse les clandestins. Il s’étend même aux Falashas, les juifs éthiopiens."

"Israël n’est pas la France et le pays n’a pas les moyens de faire face à cet afflux grandissant"

David Illouz est informaticien, il vit à Tel Aviv.
 
Nous sommes tous concernés par ce phénomène. Chaque matin, je traverse les quartiers sud de Tel Aviv et je vois des groupes de Soudanais qui attendent un éventuel employeur journalier. Le soir, au retour, je découvre ces mêmes personnes qui cette fois boivent, se battent entre elles ou se droguent. Le problème persiste et s’amplifie car elles sont de plus en plus nombreuses et la police ne fait rien à cause du manque de volonté politique.
 
L’Israélien sait absorber toutes sortes de populations, c’est un sport national ici. Ceci dit, Israël ne peut pas accueillir tous les malheureux d'Afrique. Il y a très peu de soutien financier ici. Par exemple, pour mes 5 enfants, je ne touche qu’une allocation de 980 shekels par mois (soit 196 euros). En cas de chômage de plus de 3 mois, il n y a plus d’aide et les retraites sont minables. Israël n’est pas la France et le pays n’a pas les moyens de faire face à cet afflux grandissant de migrants. Je pense que certaines mesures sont nécessaires pour mettre fin à cette immigration. Notre démocratie saura trouver une réponse juste pour tous."
 

"Le problème ne vient pas des migrants mais de la politique du gouvernement"

Roi Maor est militant dans des associations de droits de l’Homme en Israël.
 
Le statut de réfugié est très difficile à obtenir en Israël. Depuis la création de l’État en 1948, seule une centaine de personnes l'ont obtenu malgré les milliers de demandes formulées.
 
Je comprends la détresse des riverains, mais c’est faux de dire que la misère de la banlieue de Tel Aviv ou d’Eilat est la conséquence de l’immigration clandestine. La pauvreté était déjà là avant l’arrivée de ces immigrés. Comme ils sont eux-mêmes pauvres et sans ressources, il est normal qu’ils s’installent dans les quartiers les plus populaires.
 
Si le débat est relancé aujourd’hui, c’est parce que les autorités municipales ne savent plus comment faire face à la grogne populaire. Les maires ont l’impression que l’État n’assure pas le minimum d’infrastructures ou d’aides pour faire face à l’immigration et qu’il se décharge sur eux. Ils doivent donc gérer cela au niveau local, comme dans les écoles.
 
Malheureusement, ils ne font pas la part des choses car le problème ne vient pas des migrants mais de la politique du gouvernement. Si l’État mettait en place des mesures sociales plus efficaces, ne serait-ce qu’en permettant à ces migrants de travailler, on n’aurait plus besoin d’envisager leur renvoi."
Baruch Mazel prenant la parole durant la manifestation
 
Clandestins dans la banlieue sud de Tel Aviv. Photos publiées sur le blog Shearim.
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.