"Nous ne sommes pas dupes, l'organisation des pouvoirs est le véritable enjeu", photo de la manifestation jeudi 1er décembre et publiée sur Facebook.
 
Depuis mercredi, différents groupes de manifestants, aux motivations diverses, ont organisé un sit-in devant le siège de l’Assemblée constituante au Bardo, à Tunis. Mais aujourd’hui, certains protestataires s’inquiètent qu’un incident autour d’une jeune étudiante portant le niqab ne monopolise le débat.
 
Le 22 novembre, soit un mois après les élections constitutionnelles en Tunisie, s’ouvrait la première séance de l’Assemblée constituante chargée de rédiger la nouvelle constitution. L’Assemblée s’occupe aujourd’hui de nommer le gounernement provisoire, de discuter de la répartition des pouvoirs entre le président de la République, le Premier ministre et le président de l’Assemblée pendant cette période de transition, ainsi que d'élaborer le règlement intérieur de ladite Assemblée. Mais déjà plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer un gouvernement provisoire dominé par les membres du parti Ennahda, ainsi qu’un déséquilibre dans la répartition des pouvoirs. Inquiets de ces propositions, plusieurs acteurs de la scène politique et sociale tunisienne ont donc appelé à une mobilisation devant le siège de l’Assemblée le mercredi 30 novembre.
 
Mais depuis le 29 novembre, c’est un autre incident qui accapare l’attention des médias et des politiques tunisiens. En effet, mardi dernier, une jeune fille portant le niqab s’est vu refuser d’assister à des cours à la faculté des lettres et des sciences humaines de la Manouba, à 25 kilomètres à l’ouest de Tunis, au motif qu’elle cachait son visage. En réponse à cela, un groupe d’une cinquantaine d’étudiants islamistes a organisé un sit-in pour exiger que les étudiantes en niqab aient les mêmes droits que les autres. Le groupe est allé jusqu’à séquestrer le doyen de la faculté, qui a précisé par la suite qu’il y avait parmi ce groupe des éléments étrangers à sa faculté. Un appel à la grève a immédiatement été lancé par les universitaires pour s’opposer au port du niqab dans les facultés et à respecter les conditions d’enseignement. Ils se sont retrouvés le 1er décembre à leur tour devant l’Assemblée constituante.

"Au début, l’objet de la mobilisation était purement politique mais les évènements de la Manouba sont venus s’y greffer"

Shady Ben Slimane est étudiant et blogueur. Il manifeste contre le port du niqab à l’université.
 
L’appel à manifester avait été lancé par des associations, des membres de la société civile et des anciens membres des listes indépendantes présentés aux élections. Au début, l’objet de la mobilisation de mercredi était purement politique, mais les évènements de la Manouba sont venus s’y greffer. Et comme jeudi, suite à l’incident, il y a eu une grève générale des universitaires, les étudiants sont allés manifester en masse et l’incident de Manouba s’est retrouvé au centre de la mobilisation. Moi-même j’y suis allé et j’y ai croisé mes enseignants. Des députés étaient également présents ainsi que le doyen de la faculté de la Manouba en personne.
 
La mobilisation a dépassé le cadre de la simple condamnation de l’usage de la violence. Elle a réuni des universitaires venus de facultés qui n’ont pas du tout connu d’incidents. Le but était de se solidariser avec nos camarades de la Manouba. Les slogans portaient sur le refus du niqab à l’intérieur de l’université ainsi que sur le refus de la non-mixité réclamée par les groupes islamistes de la Manouba. Le message qu’on voulait faire passer était de dire que le campus devait rester un lieu souverain, non soumis aux pressions politiques, où la seule autorité reconnue était le doyen.

"D’un côté il y a ceux qui parlent de religion et de l’autre, ceux qui se sont rassemblés pour des revendications politiques et économiques"

Riadh El Hammi, 34 ans, est manager au sein d’une société et blogger.
 
Deux univers se côtoient devant le siège de l’Assemblée Constituante : d’un côté ceux qui font de la question du niqab et plus généralement de la religion leur cheval de bataille. De l’autre, ceux qui se sont rassemblés pour des revendications politiques et économiques.
 
Je reproche au premier groupe d’être une élite qui, comme toujours, est en rupture avec la réalité de la société. Ils focalisent sur des détails et portent des slogans écrits en français, parfois non dénués d’humour, mais qui ne parlent pas forcément à tout le monde. Ils ont tellement fait de bruit autour de cette affaire de la Manouba que les véritables revendications pour lesquelles on devait manifester ont été noyées. Je me demande s’ils ne rentreraient pas chez eux sitôt qu’on interdirait officiellement le port du niqab dans l’université ! [Il n’existe pas de loi concernant le port du niqab dans les universités, mais jusqu’à présent les autorités des facultés ne l’autorisent pas].
 
Ce que nous réclamons c’est la transparence sur l’adoption du règlement intérieur de l’Assemblée constituante, ainsi que dans la façon dont sera rédigée et votée notre Constitution. Nous sommes par exemple contre l’article 93 du projet de loi du règlement intérieur proposé par Ennahda. Ce texte stipule que les procès verbaux des commissions, où seront rédigés les différents articles de notre Constitution, ne seront pas publics et que seul le vote du texte constitutionnel à l’Assemblée le sera. Or, nous exigeons le droit de suivre le processus de rédaction et d’adoption du texte de bout en bout.
 
Nous exigeons aussi la diffusion en direct des séances de l’Assemblée constituante comme c’était le cas au début [la télévision nationale a suspendu cette diffusion pour des questions de coût]. De même, nous refusons que le Premier ministre concentre autant de pouvoir que ce que propose la majorité de l’Assemblée, et ce peu importe son appartenance partisane. Pendant la campagne, Ennahda avait promis qu’il s’opposerait à la concentration du pouvoir entre les mains du président de la République comme c’était le cas du temps de Ben Ali. Au final, les propositions que fait le parti ne ferait qu’ôter les pouvoirs au président pour les attribuer au Premier Ministre.
 
Nous avons aussi été rejoints par des personnes qui ont de véritables revendications économiques comme les ouvriers du bassin minier, qui sont venus appeler à plus de transparence dans le recrutement [notamment de la part de la Compagnie de Phosphate de Gafsa] qui est selon eux aujourd’hui discriminatoire. Et malheureusement, eux aussi se sont sentis exclus suite à la focalisation qui a été faite sur la question du niqab.
 
 
"Un président sans pouvoir est comme Marzouki sans lunettes" (en référence à Moncef Marzouki, président de la République et leader du CPR dont les lunettes sont devenues l'emblême du parti).
 
"Je lui parle de séparation entre les pouvoirs et lui me parle de séparation des sexes ????"
 
 
"Gafsa [ville du bassin minier] doit-elle porter le niqab pour qu'on s'intéresse à son sort ?"
 
Toutes ces photos ont été publiées sur Facebook.
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.