Le soir même de l’annonce des résultats officiels des élections, Sidi Bouzid, le berceau de la révolution tunisienne, était secoué par de violentes manifestations. Des centaines de personnes mécontentes de l’invalidation de la liste populiste "Pétition populaire", menée par Hechmi Hamdi et arrivée en tête à Sidi Bouzid, ont saccagé le local d’un parti rival ainsi que le siège de la municipalité.
 
Les manifestants se sont d'abord rassemblés devant le siège local du parti islamiste modéré Ennahda, grand vainqueur du vote à l’échelon national avec 41% des voix, mais largement devancé à Sidi Bouzid par la liste populiste de l'homme d’affaires Hechmi Hamdi.
 
Le rassemblement a dégénéré dans la soirée et les partisans de la liste déchue ont incendié un local électoral d’Ennahda avant de s’attaquer au siège de la municipalité. Des heurts ont ensuite éclaté avec les forces de l’ordre, qui ont fait usage de grenades lacrymogènes pour disperser la foule.
 
Les images amateurs prises jeudi soir et vendredi matin montrent de véritables scènes de guérilla urbaine, avec des voitures et des poubelles incendiées. Face à cette flambée de violence, le gouvernement tunisien a acheminé des renforts depuis la ville de Sfax et décrété un couvre-feu à durée indéterminée.
 
Des manifestants incendient un local du siège Ennahda à Sidi Bouzid le 27 octobre au soir. Vidéo publiée sur YouTube par ennah9a
 

"Les jeunes de Sidi Bouzid en ont marre d’être présentés comme des ignorants et des profiteurs"

 
Alaa Talbi vit à Tunis où il travaille comme coordinateur à l’ONG Forum tunisien des droits économiques et sociaux.
 
Il y a plusieurs groupes de personnes aux motivations très différentes qui ont participé à ces violences. Il y avait évidemment tous les partisans en colère de la liste "Pétition populaire". Mais pourquoi les heurts ont eu lieu seulement à Sidi Bouzid alors que les cinq autres circonscriptions où cette liste a été invalidée sont restées calmes ?
 
J’y vois d’abord un facteur tribal car le chef de "Pétition populaire", Hechmi Hamdi est justement originaire de Sidi Bouzid. Il faut savoir que beaucoup de jeunes de la ville se sont sentis humiliés par le discours des médias tunisiens, qui les présentaient comme des ignorants et des profiteurs pour expliquer leurs votes en faveur de "Pétition populaire".
 
Enfin, il y a beaucoup de rumeurs sur l’implication d’anciens membres du RCD dans ces violences et ça me semble tout à fait plausible. Ces gens-là veulent surtout empêcher toute stabilisation du pays car ils ont peur du pouvoir qui va se mettre en place après les élections."
 
Un jeune manifestant brandit des pierres vendredi 28 octobre à Sidi Bouzid. Photo publiée avec l'autorisation de sbzone.net
 
 

"Je soupçonne d’anciens militants du RCD d’avoir mis de l’huile sur le feu"

 
Slimane Rouissi est un syndicaliste de longue date à Sidi Bouzid, défenseur des droits des travailleurs et activiste de la première heure contre l’ancien régime. Il s’est longuement exprimé sur le malaise des jeunes de Sidi Bouzid dans une interview récente avec Julien Pain, responsable du site des Observateurs de France 24.
 
Je suis à Sidi Bouzid et j’ai vu les manifestations de la nuit dernière. Il n’y avait pas plus de 300 personnes prenant part aux affrontements, la plupart d’entre eux des jeunes non politisés. Je soupçonne d’anciens militants du RCD [parti du président déchu Ben Ali, ndlr] d’avoir mis de l’huile sur le feu car j’ai reconnu au moins un cadre de l’ancien parti au pouvoir parler aux émeutiers.
 
A mon avis, certains de ces jeunes ont été payés pour s’attaquer au local électoral du parti d’Ennahda ainsi qu’au siège de la municipalité… Le chef de la liste invalidée "Pétition populaire", Hechmi Hamdi, était lui aussi proche du RCD et ses supporters pensent pouvoir faire changer les résultats par ce coup de force. Mais ces 300 personnes ne représentent rien dans une ville de presque 40 000 habitants comme Sidi Bouzid."
 
 Photos des manifestations de Sidi Bouzid, vendredi 28 octobre. Images publiées avec l'autorisation de sbzone.net