Le 23 septembre, dans le village de Katunitsa en Bulgarie, un jeune homme de 19 ans est mort renversé par un proche du riche patriarche rom Kiril Rachkov, surnommé "le tsar gitan". Depuis, les manifestations se multiplient dans tout le pays, certaines dénonçant l’insécurité et la corruption, d’autres scandant des slogans purement racistes à l’encontre des Roms.
 
Le lendemain de l’incident, un groupe de plusieurs centaines d’habitants du village de Katunitsa manifestait devant la maison du "tsar gitan", accusé par les habitants d’être à la tête d’un réseau de crime organisé, gérant notamment le trafic d’alcool, et de faire impunément régner la terreur dans leur ville. Rejoints par des supporteurs de l’équipe de football Botev Plovdiv dans la soirée, une partie d’entre eux a attaqué et brûlé plusieurs bâtiments et véhicules appartenant à la famille du chef de clan Kiril Rachkov. Depuis, des manifestations, dont certaines extrêmement violentes, ont été improvisées dans plus d’une dizaine de villes du pays. Certains slogans sont particulièrement racistes comme "Les Turcs sous le couteau et les Roms en savon" et "Roms, mourez".
 
Le ministère de l'Intérieur a annoncé avoir arrêté 168 personnes armées d'engins explosifs, de couteaux ou de marteaux de boucher dans la nuit de mardi à mercredi. Au total, 400 personnes ont été arrêtées depuis le 23 septembre. Les médias locaux évoquent également plusieurs agressions. Dans la ville de Varna, une prostituée de la communauté rom a, ainsi, été tabassée par une bande de hooligans. Un climat tellement délétère que cette semaine, la plupart des familles roms n'ont pas envoyé leurs enfants à l'école par peur des représailles.
 
Après plusieurs jours de silence du gouvernement, Rosen Plevneliev, candidat du Gerb (parti au pouvoir) à la présidentielle, a tenté de calmer le jeu en affirmant que la mort du jeune homme le 23 septembre était probablement un acte criminel, mais qu’il n’était pas "un acte révélateur de tensions ethniques".
 
Comme d'autres pays d'Europe centrale et orientale, la Bulgarie compte une importante minorité Rom, dont l’intégration difficile entraîne régulièrement des troubles.
 
Kiril Rachkov, le "tsar gitan", a été arrêté par la police mardi pour "menaces de mort".
 
Vendredi 24 septembre à Katunitsa, la maison du "tsar gitan" part en fumée.
 

"Des factions nationalistes ont profité de l’incident pour lancer une campagne haineuse"


Ruslan Trad est président du Forum pour la culture arabe à Sofia.
 
Beaucoup de Bulgares avaient entendu parler de Tsar Kiro [tsar gitan]. Il a fait l’objet de nombreuses plaintes en justice mais n’a jamais fait de prison [Depuis 2005, il aurait fait l’objet de six investigations qui auraient abouti à une peine de prison avec sursis et 2350 euros d'amende ]. Les gens savaient très bien qu’il vivait dans l’impunité. Il fait partie de cette oligarchie corrompue qui peut faire pression autant sur le justice que sur le système politique bulgare. [La Bulgarie est classée au deuxième rang des pays les plus corrompus de l'Union européenne]
 
Les forces de l’ordre n’ont pas réagi assez vite dans le village de Katunitsa et, rapidement, les manifestations leur ont échappé dans tout le pays. Car si les émeutiers du village visaient surtout le clan de Rachkov, ailleurs des factions nationalistes ont profité de l’incident pour lancer une campagne haineuse à l’encontre de toute la communauté des Roms. Des dizaines de groupes Facebook aux intitulés racistes ont été créés . Des supporteurs de foot extrémistes se sont joints aux manifestations. Des mosquées ont même été attaquées à Sofia et à Plovdiv [Plusieurs slogans de manifestants visaient aussi les communautés turques et musulmanes]. La situation est explosive. Nous avons tous en tête les conflits interethniques des Balkans."
 
"Le combat doit viser cette élite autoproclamée et non la minorité rom"
 
Les Roms sont une cible facile. Ils n’ont pas de pays, pas de gouvernement, pas d’élite. Quand ils sont attaqués, ils n’ont pas de responsables pour les défendre. Beaucoup de quartiers roms sont tenus par des sortes de "seigneurs", un peu comme à l’époque féodale. Cette situation crée des tensions parce que les Bulgares non-roms des environs ne supportent pas de subir la loi de ces patriarches roms. Cependant, il n’est pas rare que ces derniers soient associés dans leurs affaires à des chefs bulgares non-roms. [Les autorités ont affirmé que Rachkov n’avait pas payé d’impôts depuis une vingtaine d’années, ce qui laisse penser qu’il a bénéficié de passe-droits dans l’administration]. Aujourd’hui, si un combat doit être mené, c’est contre toute cette élite autoproclamée mais en aucun cas contre la minorité rom.
 
Depuis vingt ans, la société bulgare est dans une phase de transition démocratique. Beaucoup de choses changent et ces bouleversements s’accompagnent d’importantes difficultés économiques, notamment par un important taux de chômage. Ce contexte difficile est toujours favorable à la stigmatisation des minorités, et ce parce que la plupart d’entre elles vivent, effectivement, aux crochets de la société. Pourtant, ni la suspension des aides allouées aux Roms, ni les attaques ne résoudront les problèmes. L’émotion ne nous mènera nul part, nous avons besoin d’une volonté politique forte pour combattre le chômage, l’oligarchie et la corruption."
 
Manifestation d’extrémistes contre "la terreur tzigane" devant le Parlement à Sofia.

"Cette histoire donne raison à ceux qui viennent de refuser que la Bulgarie entre dans l’espace Shenghen"


Dessislava Dimitrova  est journaliste économique à Sofia.
 
Il ne faut pas oublier que l'élection présidentielle a lieu le 23 octobre, soit dans moins d’un mois. Les débats entre candidats ont commencé il y a quelques jours et, inévitablement, ces évènements sont du pain béni pour les partis extrémistes, je pense notamment au parti Ataka, dont le leader est candidat à la présidentielle.
 
Mais l’association d’idée : Roms = crime organisée ne tient pas. Si certains actes de petites délinquances, comme le vol dans la rue, sont souvent le fait de Roms, on ne peut pas en dire autant des activités criminelles à grande échelle. Aucun élément ethnique n’est déterminant dans ce domaine.
 
Ce qui me désole, c’est qu’il y a moins d’une semaine, les pays de l’espace Shenghen ont annoncé qu’ils refusaient d’intégrer la Bulgarie [et la Roumanie ndlr] au motif que nos frontières n’étaient pas sures, notamment à cause de la forte présence de réseaux de crime organisé. Autant dire que ce qui vient de se passer leur donne raison."
 

Manifestation anti-Roms à Varna.