Les "maquis", les disc jockeys et les déhanchés de "coupé décalé" l’ont rendue célèbre au-delà des frontières ivoiriennes. Aujourd’hui, les fêtards abidjanais pleurent leur rue Princesse qui n’est plus qu’un champ de ruines depuis le passage des bulldozers du ministère de la Salubrité urbaine.
 
Située dans la commune populaire de Yopougon, au nord d’Abidjan, la rue Princesse restera la victime la plus regrettée de l’ "opération pays propre" menée par les nouvelles autorités du pays. Commencé vendredi 5 août, l’assainissement de la célèbre rue de la soif de la capitale économique n’a pas traîné. En deux jours, les bulldozers d’Anne Ouloto, la ministre de la Salubrité urbaine, avaient rasé les maquis qui s’étaient multipliés et agrandis "sans autorisation" et de "manière anarchique", selon les propos du porte-parole du gouvernement ivoirien recueillis par RFI.
 
Le "grand nettoyage du pays", qui n’est qu’une application d’un arrêté ministériel adopté en 2008, vise à détruire tous commerces installés sur la voirie de manière illégale, dans un souci d’hygiène et de sécurité publique. Il doit se poursuivre jusqu’au 30 décembre.
 
Un habitant filme la rue Princesse après le passage des bulldozers samedi 7 août. Vidéo publiée sur YouTube, par comehervelove.

"Les autorités auraient dû nous prévenir de l’arrivée des bulldozers trois semaines avant, et non la veille"

Laurent Sourabié était propriétaire du Cyclone Bar, un établissement sur deux étages rue Princesse, qui comprenait une discothèque, un bar et un restaurant.
 
J’ai reçu un courrier du ministère de la Salubrité urbaine le 4 août. Il m’informait que des bulldozers viendraient le lendemain faire le ménage dans les espaces du domaine public de la rue Princesse. J’avais investi 100 000 millions de Francs CFA [environ 152 000 euros] dans mon établissement. Aujourd’hui j’ai dû licencier les vingt-six employés qui travaillaient au Cyclone Bar. J’ai tout perdu.
 
Pour agrandir leur terrasse, les propriétaires de bars et de maquis devaient faire une demande d’OPD (Occupation du domaine public) à la mairie de Yopougon. Quand la demande était accordée, nous devions payer un impôt proportionnel à la surface impartie. Cette pratique était avantageuse pour la mairie, car les OPD rapportaient beaucoup d’argent. Mais certains maquis parvenaient à détourner la règle et il y avait des petites magouilles entre des patrons et la mairie. À force, c’est devenu l’anarchie : il n’y avait plus de trottoir, les caniveaux étaient hors d’usage, sans compter les petits commerces qui sont venus s’y installer illégalement.
 
Le Cyclone Bar après le passage des bulldozers. 
 
"Nous ne pouvons pas vouloir à la fois le développement et l’anarchie pour la Côte d’Ivoire"
 
Je reconnais que l’opération d’assainissement est une très bonne mesure. Nous ne pouvons pas vouloir le développement de la Côte d’Ivoire sans mettre un terme à l’anarchie et l’illégalité. J’ai d’ailleurs expliqué à mes confrères de la rue Princesse tout le bien-fondé de cette politique. C’est la manière de faire de l’État qui me déplaît fortement et qui a provoqué la colère des patrons de la rue. Les autorités auraient dû nous envoyer une mise en demeure avec un délai de trois semaines. Cela aurait permis à beaucoup de patrons d’anticiper et de dégager l’espace public devant leur établissement. Il aurait fallu que des responsables de l’État prennent le temps de rencontrer les propriétaires de bars et de maquis pour les sensibiliser au programme d’assainissement. Si l’objectif de cette politique n’est pas de faire disparaître la rue Princesse, comme l’affirment les autorités, j’espère que les pouvoirs publics vont nous aider à la reconstruire, car c’est un endroit mythique.
 
Les restes du Cyclone Bar. 
 
Je n’imagine pas que les Abidjanais puissent vivre sans la rue Princesse. Ce lieu est une vitrine de la Côte d’Ivoire, dont on parle jusqu’en France et aux États-Unis. Certes il y a toujours eu beaucoup de bruit. Mais tout le monde venait faire la fête rue Princesse, que ce soit les gens du coin ou les jet-setteurs de la diaspora ivoirienne."
 
Une soirée au Cyclone Bar, en juillet 2011, avant la destruction. Ces photos ont été envoyées par Laurent Sourabié.

"On y voyait et on y faisait tout ce qui est interdit"

Lookman habite à Yopougon non loin de la rue Princesse. 
 
L’assainissement de la rue est un vrai désastre pour tous ces propriétaires qui ont perdu énormément d’argent. Mais je pense que c’est un soulagement pour beaucoup de riverains de Yopougon. Personnellement, j’habite à 200 mètres de là et je ne trouve pas que ce soit un endroit plaisant pour passer du bon temps. La musique est jouée à plein volume jour et nuit. La plupart des bars disposaient de sonos dernier cri, qui faisaient trembler les voitures à leur passage. Je me suis toujours demandé si les gens s’entendaient discuter. Tout allait à cent à l’heure là-bas. Et puis, on y voyait et on y faisait tout ce qui est interdit. Pour des parents, la plus grande crainte était de croiser son enfant rue Princesse, tellement cet endroit était connu pour la drogue et la prostitution.
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.