Observateurs
 
Le 29 juin dernier, Ali Bongo, le président du Gabon, a été aperçu au beau milieu de la nuit dans le très chic 7e arrondissement de Paris.
 
Il ne s’agissait pas d’une virée surprise dans la capitale, mais en réalité d'une photo du président gabonais qui a illuminé la façade du 51 rue de l’Université, un hôtel particulier cossu mais "mal acquis". L’expression "bien mal acquis" désigne les biens, matériels ou immatériels, devenus la propriété d’une personne suite à un détournement du patrimoine public. Le média Owni regroupe sous l’expression trois catégories de biens mal acquis : les voitures de luxe et les biens de consommation, les hôtels particuliers et les biens immobiliers, enfin les placements financiers disséminés à travers le monde.
 
Selon Sherpa, une association d’avocats et de juristes qui travaillent à la défense des populations victimes de crimes économiques, le patrimoine mal acquis d'Ali Bongo (président du Gabon), Denis Sassou N’guesso (président du Congo-Brazzaville) et Teodoro Obiang (président de la Guinée-Equatoriale), s’élève en France à 35 millions d’euros.
 
En 2008, l’ONG Transparence International France a déposé plainte contre ces trois chefs d’Etat africains, pour "recel de détournements de fonds publics". Après un premier refus du parquet de Paris d’étendre les investigations de l’instruction, des perquisitions ont finalement eu lieu à Paris, le 15 juin dernier, chez les avocats et notaires des trois chefs d’Etat africains.
 
La vidéo de la projection du portrait d'Ali Bongo, rue de l'Université à Paris :
À l’origine de ce happening, on trouve un collectif de militants et d’artistes récemment créé. À l’aide d’un projecteur, d’une lampe et d’une diapositive, la petite équipe d’artistes entend "illuminer les biens mal acquis, en soutien au printemps arabe". Pour leur première ‘surprise arty’, ils ont choisi de se payer la tête d’Ali Bongo, successeur en 2009 de son père, Omar Bongo, connu comme le "plus vieil ami africain de la France". À la tête du Gabon durant 41 ans, l’ancien chef d’Etat a longtemps symbolisé ce système de liens ambigus - qu’ils soient politiques, économiques et militaires - entre la France et ses anciennes colonies, la Françafrique.
 
Ce sont les relents de cette Françafrique et plus largement les liens entre la France et certains régimes dits dictatoriaux, que voudrait dénoncer le collectif. Les artistes se disent influencés par un collectif d’artistes très controversé en Russie, Voina, ou par le Graffiti Research Lab américain, une institution incontournable du graffiti et du happening de rue.

"Nous prévoyons une série de projections sur les bâtiments mal acquis de dictateurs, qu’ils soient potentats déchus ou encore pleinement nocifs dans leur pays"

Matjules, auteur et artiste, est un des membres fondateurs du collectif d’Illuminations des biens mal acquis.
 
Nous nous sommes donnés rendez-vous un soir, non loin du 51 rue de l’Université. Après avoir vérifié que la voie était libre, notre petit comité a pu installer l’équipement technique sans problème et sans déranger le voisinage. La projection a commencé à minuit et a duré vingt minutes. Des passants intrigués sont venus observer et commenter avec sarcasme l'apparition de ce Bongo plus vrai que nature sur la façade de sa propriété de prestige en plein Paris. Cet immeuble constitue aujourd’hui un symbole fort des détournements financiers considérables orchestrés par ce régime ô combien autoritaire et choyé par nos gouvernants.
 
Avant cela, nous avions réalisé des tests grandeur nature. On s’était rendu compte que ce lieu du 7e arrondissement offrait plus de possibilités visuelles que certains biens mal acquis du clan Ben Ali. On a donc décidé de réaliser la première illumination sur cet hôtel particulier, d’abord loué par Karl Lagargfeld [directeur artistique de la maison Chanel à Paris], puis vendu par les Pozzo di Birgo, une riche famille italienne, au dictateur gabonais.
 
"Le problème des biens mal acquis n’est quasiment pas traité par les médias français"
 
On a choisi de se fixer sur un des ténors de la Françafrique, mais à terme nous voulons irradier tout le continent africain et montrer que de nombreux pays sont encore sous l'égide néocolonialiste, notamment au travers des relations économiques qu’ils entretiennent avec les grandes entreprises françaises ou américaines.
 
Le problème des biens mal acquis n’est quasiment pas traité par les médias français. Nous tenons à le mettre sur le devant de la scène mais sans qu’il ne soit étouffé par des déclarations de principes vides de sens. Je pense par exemple aux promesses faites pour mettre fin aux paradis fiscaux, une fin qui n’est jamais venue.
 
Nous envisageons une série de projections inédites et furtives sur les bâtiments mal acquis de dictateurs à Paris et ailleurs en Europe, qu’ils soient potentats déchus ou encore pleinement nocifs dans leur pays.
 
"Nous échangeons avec des informateurs, notamment des Tunisiens, dans le cadre des biens appartenant à Ben Ali"
 
Nous avons répertorié bon nombre de biens dans les beaux quartiers parisiens grâce à plusieurs outils de recherches comme Infogreffe [site des greffes de tribunaux de commerce et des sociétés françaises qui permet de rechercher en ligne les sociétés et les commerçants inscrits au registre du commerce] ou le cadastre [un document de référence qui dresse l’état de la propriété du territoire national]. Nous effectuons des recoupements grâce à des enquêtes de voisinage et en échangeant avec des informateurs, notamment des Tunisiens dans le cadre des biens appartenant à Ben Ali.
 
Nous travaillons à partir des études de Sherpa qui a accès à de nombreux détails juridiques. Ils ont d’ailleurs partagé une grande partie de leurs informations via l’application d’Owni [Owni a créé une application pour smartphone répertoriant les biens mal acquis de plusieurs chefs d’Etat africains]
 
Le collectif est encore en pleine création. Chacun peut participer à la conception des réalisations. Mais par souci de discrétion vis-à-vis des pouvoirs en place, nous souhaitons garder un mode opératoire confidentiel et ne pas trop en dire sur nos futures réalisations."
 
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.