Quand ils ont été recrutés en 2007 dans le cadre d’un programme de développement, on leur avait dit qu’ils obtiendraient le statut de fonctionnaire à la fin de leur contrat en 2009. Deux ans plus tard, deux milles agents territoriaux de santé travaillent toujours pour le ministère sans jamais avoir été titularisés. Plus inquiétant encore, c’est en septembre 2009 qu’ils ont perçu leur dernier salaire.
 
Lundi 4 juillet, une cinquantaine d’agents contractuels de la fonction publique (des agents non fonctionnaires de l’administration) s'est rassemblée devant le ministère de la Santé, à Yaoundé, la capitale camerounaise. En juin, ils avaient appelé à la grève les agents des dix régions du pays, qui comme eux, attendent de recevoir leur matricule et les 22 mois d’arriérés de salaire. Leur sit-in devrait se poursuivre jusqu’au mercredi 6 juillet et être reconduit à compter du 1er août si leur situation reste inchangée. Par communiqué, ils ont indiqué commencer une grève de la faim le 4 juillet.
 
Ces contractuels ont été recrutés en 2007 via des fonds PPTE (pays pauvres très endettés) suite à une initiative lancée par le FMI. L’objectif est que certains pays pauvres puissent bénéficier d’un allègement de leur dette en échange de quoi ils s’engagent à doper les emplois, via des programmes de recrutement dans la fonction publique par exemple. En 2007, ce programme d’intégration à la fonction publique a concerné 2481 personnes.
 
Leurs contrats sont arrivés à expiration fin septembre 2009, date de leur dernier salaire mais depuis ils continuent de travailler. Un imbroglio administratif étonnant.

"Imaginez qu’en France, des salariés d’Etat aillent travailler sans être payés pendant 22 mois consécutifs ?"

Patrick est ingénieur en informatique au ministère de la Santé à Yaoundé.
 
Si nous sommes rassemblés devant le ministère, c’est pour interpeller nos dirigeants. Nous avons été reçus par le ministre de la Santé et le ministre de la Fonction publique en personne, mais on nous balade en nous expliquant que nos contrats sont à l’étude, que ce n’est qu’une question de temps. Résultat, nous tournons en rond depuis des mois.
 
Lundi 4 juillet devant le ministère de la Santé. Photo envoyée par Patrick, Observateur à FRANCE 24. 
 
Le plus grave, ce sont les salaires. Imaginez qu’en France, des salariés d’Etat aillent travailler sans être payés pendant 22 mois consécutifs ? Jamais une telle situation aurait pu autant perdurer. En ce qui me concerne, c’est ma famille qui m’aide pour payer mon loyer et nourrir mon enfant. Mais pour beaucoup de familles, la situation devient dramatique. Certaines personnes qui tombent malades n’arrivent même plus à se soigner. D’autres ont été quittés par leur conjoint, d’autres encore sont obligés de rendre leur logement parce qu’ils sont incapables de payer leur loyer.
 
Lundi 4 juillet. Photo envoyée par Otric Ngon, Observateur à FRANCE24. 
 
Selon moi, la lenteur de l’administration camerounaise est le principal problème. Nos responsables gèrent ce dossier avec beaucoup de laxisme. Nous comptons sur le président de la République [Paul Biya] pour débloquer la situation. C’est pour l’avertir de la misère dans laquelle nous vivons que nous avons décidé de faire grève. En attendant, les victimes de ce système risquent de se tourner vers des activités illégales pour gagner de l’argent, si ce n’est pas déjà fait." 

"En sortant de l’Ecole normale supérieure, j’ai attendu une dizaine de mois avant de toucher mon premier salaire"

Un responsable des ressources humaines au ministère de la Santé à Yaoundé (Christian est un pseudonyme) a expliqué à FRANCE 24 pourquoi les agents recrutés en 2007 attendent toujours d’être intégrés.
 
Le processus d’intégration de ces personnes est en cours. Ce qui prend du temps dans la titularisation, c’est la vérification des diplômes de chacun des agents. Au ministère de la Santé, nous sommes chargés de contacter les instituts de formation qui ont attribué ces diplômes. Mais certains instituts sont situés à l’étranger et d’autres tardent à répondre. Une partie des dossiers a déjà été transmise au ministère de la Fonction publique. Le fait que deux ministères différents soient chargés de l’intégration de ces agents ralentit encore le processus. De façon générale, il y a beaucoup d’intervenants dans le recrutement de fonctionnaires au Cameroun.
 
Il faut convenir que la situation est vraiment inconfortable pour ces personnes. Je n’ai pas de preuve, mais il est possible que certains s’adonnent à des pratiques peu recommandables, comme le trafic de médicaments dans les hôpitaux. Au ministère, je connais un informaticien qui est obligé de donner des cours en dehors de ses horaires de travail. D’autres parviennent à survivre grâce à leurs activités agricoles. Cette situation n’est pas étonnante au Cameroun. Moi-même, en sortant de l’Ecole normale supérieure, j’ai attendu une dizaine de mois avant de toucher mon premier salaire". 
 
Lundi 4 juillet. Photo envoyée par Otric Ngon, Observateur à FRANCE24.
  
Billet rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24. 
santé /  grève /  emploi /  Cameroun