Observateurs
 
Alors que les élections législatives et présidentielle se profilent à l’horizon en République démocratique du Congo (RDC), les premières combines électorales font leur apparition. Dans la province du Katanga, dans le sud-est du pays, on distribuerait des cartes d’électeur à des enfants d’une dizaine d’années.
 
Les prochaines élections présidentielle et législatives auront lieu le 28 novembre en RDC. Une campagne de sensibilisation à l’"enrôlement" (inscription des citoyens sur les listes électorales) organisée par la Commission électorale nationale indépendante (Céni), est en cours dans le pays.
 
Dans la région minière du Katanga, les hommes politiques font campagne pour mobiliser leurs électeurs et les inciter à retirer leur carte.
 
 
 
 
Ces photos nous ont été envoyées par l'un de nos contacts en RDC. Il n’en est pas l’auteur, mais affirme qu’elles ont été prises à Manono, dans le nord du Katanga. Selon lui, des cartes d’électeur auraient été délivrées à des mineurs à la demande du président de l’Assemblée provinciale, Gabriel Kyungu wa Kumwanza, un partisan de l’actuel président congolais Joseph Kabila, lors de son passage dans la ville. FRANCE 24 n’a pas pu contacter l’auteur de ces clichés. Toutefois, l’inscription de mineurs sur les listes électorales congolaises est confirmée par l’un de nos Observateurs au Katanga (lire son commentaire ci-dessous).
 
Ce type de pratique a par ailleurs été dénoncé par Vital Kamerhe, le président de l’Union pour la nation congolaise, un parti d’opposition. Enfin, le vice-président de la Céni, Jacques Djoli, a confirmé à Radio Okapi, le 17 juin, que des inscriptions frauduleuses avaient été répertoriées à Manono, dans le centre numéro 12010, où a été délivrée la carte brandie par l'enfant sur les photos. Contacté par FRANCE 24, un responsable de la branche katangaise de la Céni a affirmé qu'une enquête était en cours sur ces clichés.

"Des gamins de mon village ont obtenu des cartes contre une somme d’argent"

Phillipe K. est ingénieur à Lubumbashi.
 
Je suis retourné dans mon village, Kipushi, à 30 km de Lubumbashi, pendant la phase d’enrôlement, au mois de mai. Mon petit frère m’a dit que plusieurs de ses amis avaient réussi à avoir une carte d’électeur, donc j’ai demandé à les voir. Ce sont des gamins que je connais depuis leur naissance. Je sais très bien qu’ils ont 15 ou 16 ans tout au plus, c'est-à-dire qu’ils ne sont pas nés avant 1995. Pourtant, ils me montraient fièrement leur carte d’électeur sur lesquelles était inscrit '1993' ou '1992' à l'emplacement de leur date de naissance.
 
Ils m’ont dit qu’ils avaient payé les agents de la Céni qui délivrent les cartes. En général, les gens viennent avec une carte d’identité pour prouver leur âge mais, visiblement, il suffit d’un pot-de-vin pour que la date de naissance soit modifiée. J’ai parlé à un membre de la Céni, qui m’a dit qu’il n’avait pas été payé par la commission et que beaucoup se rémunéraient par conséquent grâce à ce type de magouille.
 
"Souvent, ce sont les familles qui les poussent à s’inscrire pour faire pencher la balance en faveur de tel ou tel candidat"
 
Certains enfants ont peut-être pris eux-mêmes la décision pour jouer aux grands en la montrant à leurs amis. Mais, le plus souvent, ce sont les familles qui les poussent à s’inscrire sur les listes électorales pour faire pencher la balance en faveur de tel ou tel candidat à la présidentielle. Le plus difficile, c’est d’obtenir la carte, car le jour du vote, même s’ils ont l’air d’avoir 12 ans, vous pouvez être sûr que personne ne leur demandera leur âge.
 
Certains accusent le président de l’Assemblée provinciale du Katanga, Gabriel Kyungu wa Kumwanza, d’être à l’origine des enrôlements de mineurs dans la région de Manono. Je pense que c’est tout à fait possible, car il est passé dernièrement par ici pour encourager les gens à s'inscrire sur les listes. Comme Joseph Kabila, il fait partie du peuple Luda qui vit dans la région. Kyungu est donc très influent dans la zone de Manono et je ne serais pas étonné qu’il ait recours à ce type de magouille.
 
"Les bastions de l’opposition ne sont certainement pas épargnés par ces fraudes"
 
Mais je ne serais pas étonné non plus que ces fraudes aient également lieu dans les bastions des candidats de l’opposition. Je pense que les candidats ne sont pas les seuls responsables : leurs militants n’ont pas toujours besoin d’un mot d’ordre pour se livrer à un excès de zèle.
 
Les élections qui se profilent vont être très problématiques. Pendant les meetings, certains candidats brandissent déjà la menace d’un scénario à l’ivoirienne si leur parti ne remporte pas le scrutin. Et le pire, c’est que les militants applaudissent."

Billet rédigé avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à FRANCE 24.