Une vidéo sur laquelle cinq soldats pakistanais exécutent à bout portant un homme non armé fait scandale au Pakistan. Après avoir été diffusées sur YouTube, les images, très violentes, tournent en boucle sur les télévisions du pays. À Karachi, nos Observateurs réagissent. 
 
La scène a eu lieu mercredi 8 juin en début de soirée, dans un parc de Karachi, la capitale économique du pays. Elle a été filmée de près par une personne non identifiée et, visiblement, à la vue des soldats. Sur les images, le jeune homme supplie les hommes en uniforme de l’épargner. Puis un des soldats pointe sur lui son fusil d’assaut, à moins d’un mètre de distance. Il lui tire une balle dans le corps et une autre dans le bras. Le jeune homme tente à plusieurs reprises de se relever en hurlant de douleur, suppliant les soldats de l’amener à l’hôpital, avant d’agoniser sur le sol.
 
Le jeune homme s’appelait Sabir Shah. Il aurait entre 18 et 25 ans et, selon la police, aurait été appréhendé par des soldats après que des passants leur eussent signalé qu’il volait des promeneurs du parc. Les soldats font partie de l’unité des Rangers pakistanais, une unité des forces paramilitaires. Avant la diffusion de la vidéo, un porte-parole des Rangers a déclaré que ses hommes avaient été obligés de l’abattre parce qu’il portait une arme et qu’il ripostait aux tirs des soldats. Pourtant sur les images, Sabir Shah est traîné par les cheveux par un homme en civil, avant d’être entouré par cinq soldats. À ce moment de la scène, quelques minutes avant sa mort, Sabir Shah ne tient pas d’arme à la main.
 
Au-delà de l’émoi qu’elle suscite dans la société pakistanaise, l’affaire secoue jusque dans les rangs politiques. Mercredi 8 juin, le ministre de l’Intérieur, Rehman Malik, a ordonné l’arrestation des cinq soldats impliqués dans cet affaire, tout en rappelant qu’il ne fallait pas oublier que Sabir Shah "était impliqué dans des activités criminelles". Plusieurs députés ont immédiatement dénoncé les propos du ministre de l’Intérieur et lui ont demandé de s’excuser publiquement. L’Assemblée nationale pakistanaise souhaitent que les Rangers soient jugés par une cour antiterroriste.

 
En raison de la violence de la vidéo, nous avons préféré en publier des captures d'écran . Attention, ces images peuvent heurter la sensibilité.
 
 
 
Jeudi 9 juin, des centaines de personnes ont assisté à l’enterrement de Sabir Shah et les funérailles se sont transformées en manifestation anti-Rangers. Sur la Toile pakistanaise, les réactions dénoncent la brutalité de l’armée. Nous avons sélectionné quelques "tweets" parus dans la journée :
 
"Apparemment, avoir une arme au Pakistan fait de vous un juge, un juré et un bourreau" @highonsarcasm

"Cela ne changera rien mais le parc devrait être renommé ‘Martyr Sarfaraz Shah Park’" @M_Kashitt  [le parc où a été tué Sabir Shah s’appelle Benazir Buttho, nom de la Premier ministre pakistanaise assassinée à Karachi en 2007].
 
"Des terroristes en uniforme tuent les jeunes" @karachiet 
 
C’est la deuxième fois en moins de deux mois qu’une vidéo met en cause l’armée. En mai dernier, cinq membres d’une famille tchétchène avaient été tués par erreur par des soldats à Quetta, dans le sud du Pakistan. L’armée avait d’abord déclaré qu’elle venait de déjouer un attentat-suicide mais le film de l’opération a prouvé que les trois enfants et leurs deux parents n’étaient munis d'aucune ceinture explosive, contrairement à ce qu’avait indiqué la police au moment des faits.

"À Karachi, tout le monde considère les forces de sécurité comme des criminels"

Zaheer est instituteur à Karachi.
 
Tout le monde parle de cette histoire ici. Évidemment, elle choque la population et la Toile se fait, depuis hier, le relais des inquiétudes des uns et des autres concernant les abus de pouvoir d’une des institutions du pays. L’attitude de ces Rangers est incompréhensible. Mais, selon moi, elle n’est pas représentative des forces de sécurité à Karachi. Tous les Rangers n’agissent pas impunément, comme ces cinq-là. Comme dans toutes les professions, il y en a qui se sentent au dessus des lois et qui se permettent tout.
 
Malgré tout, cette affaire ne va pas arranger les relations entre les Pakistanais et l’armée ou la police. À Karachi, tout le monde considère les forces de sécurité comme des criminels. Les gens évitent autant que possible d’avoir affaire à elles. Dernièrement, des voleurs ont cambriolé la maison d’un de mes amis. Il a préféré ne pas appeler la police, parce qu’il ne lui fait pas confiance. Tout le monde dit qu’elle est corrompue."
 
    
 
 

"Ces dernières années, les rues de Karachi sont devenues des zones de non-droit"

Rizwan est un analyste dans les ressources humaines à Karachi.
 
Cette histoire prend aux tripes. J’ai grandi à Karachi et la violence y est endémique. Cette affaire est révélatrice du manque de responsabilité de l’État pakistanais quand il s’agit de ses forces armées. La police, l’armée, les Rangers peuvent vous tuer impunément, vous faire disparaître ou vous nommer ennemi d’État. Mais personne ne posera de question, pas même une cour de justice, trop occupée par les scandales de cricket. C’est le cas de ce journaliste assassiné le mois dernier [le 1er juin, un journaliste pakistanais a été retrouvé mort près d’Islamabad alors qu’il enquêtait sur la possible infiltration d’Al-Qaïda dans la marine pakistanaise. Une enquête est en cours, mais déjà les services secrets de l’armée sont mis en cause]. 
 
La police et l’armée pakistanaise sont impudentes, arrogantes et corrompues. La police exige ouvertement des pots-de-vin quand elle est appelée pour faire son travail. Dans la plupart des cas, elle est impliquée dans les crimes qu’elle est censée déjouer. Et les plus corrompus sont souvent les officiers les plus hauts placés. Dans l’armée, la corruption est un véritable business. Les militaires sont influents dans les entreprises du pays, l’attribution des logements et des terres.
 
Ces dernières années, les rues de Karachi sont devenues des zones de non-droit. Tous les jours, des gens sont assassinés à Karachi, mais les habitants sont habitués à cette violence. Ce qui choque le plus, c’est la facilité avec laquelle ces soldats ont abattu froidement quelqu’un sans connaître son identité et sans savoir ce qu’il a fait réellement."
 
Billet rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à France 24.