Première image du monastère tibétain de Kirti assiégé par les troupes paramilitaires chinoises.

Il y a un plus d’un mois, les Tibétains commémoraient la révolte sanglante de mars 2008 contre la domination chinoise. Mais à cause de la censure des autorités de Pékin, pas une image n’était sortie de la région… jusqu’à celles-ci.

Ces vidéos ont été diffusées pour la première fois le 20 avril par Voice of America Tibetan Service, une agence de presse du gouvernement américain consacrée au Tibet. Elles ont été filmées entre le 16 et le 19 mars 2011 près du monastère de Kirti dans la préfecture autonome tibétaine et qiang d’Aba, au nord de la province du Sichuan. Sur la première vidéo, on voit Phuntsog, un moine du monastère de Kirti, juste après qu’il s’est immolé par le feu le 16 mars dernier. Les autres images témoignent du déploiement militaire qui suivit dans la ville d’Aba, des arrestations et du blocage total du monastère de Kirti par les forces de l’ordre.  

Au moment où ces images ont été filmées, les autorités chinoises affirmaient que la situation était "normale" et "harmonieuse" à Aba.
 
ATTENTION CES IMAGES PEUVENT CHOQUER
Cette vidéo a été postée par VOAKunleng.
 
En mars 2008, plusieurs habitants de la province d'Aba avaient manifesté contre la domination chinoise, à l’instar des moines qui s’étaient soulevés dans le Tibet voisin. Au moins une dizaine de personnes sont mortes dans les heurts avec les forces de l’ordre, selon les associations tibétaines.
 

"Après l’immolation de Phuntsog, les moines du monastère ont eu droit à une semaine de ‘rééducation patriotique’"


Zorgyi (pseudonyme) est Tibétain. Il vit à Dharamsala où il travaille pour l’organisation International Campaign for Tibet
 
Tous les ans, aux alentours du 10 mars [date anniversaire du soulèvement anti-chinois et anti-communiste tibétain de 1959], les moines tentent d’exprimer leur désaccord avec la domination chinoise sur la province du Tibet. C’est pour ça que, le 16 mars dernier, Phuntsog s’est immolé par le feu à quelques centaines de mètres du monastère du Kirti. Selon des contacts sur place, quand la police l’a vu, elle a essayé d’éteindre le feu tout en le frappant à coup de bâtons. Après ça, les autres moines l’ont ramené au monastère pour soigner ses blessures, mais Phuntsog était dans un tel état qu’il a dû être transféré dans un hôpital local, où il est mort le 19 mars.
 
"Jusqu’à aujourd’hui, personne ne peut entrer ou sortir du monastère"
 
Les autorités chinoises ont placé les moines de Kirti sous haute surveillance. Des troupes militaires ont été déployées aux alentours du monastère [Sur la vidéo, à 2’39 minutes, on voit clairement le stupa du monastère au fond. Au premier plan, des camions de police ont été déployés et un barrage a été érigé à l’entrée. Sur la pancarte, il est écrit : "Passage interdit"]. Personne ne pouvait plus entrer ou sortir du monastère. Des représentants du gouvernement ont lancé un programme de "rééducation patriotique" pour forcer les moines à respecter les institutions et les lois chinoises. Ceux qui refusaient de dire qu’ils étaient contre le dalaï-lama étaient punis. Toutes les activités religieuses étaient proscrites. Même les chants. Ce programme a duré plus d’une semaine.
 
"Trois cent moines viennent d’être arrêtés"
 
Puis les autorités locales ont annoncé aux représentants du monastère qu’elles iraient chercher les moines entre 14 et 18 ans pour qu’ils suivent un programme d’éducation spécial. Mais le 20 mars, des habitants de la région sont venus protester contre cette mesure près du monastère. Ils n’étaient pas armés et ont été battus.
 
Les dernières nouvelles ne sont pas bonnes. Le 21 avril, une vaste arrestation a eu lieu dans le monastère. 300 moines ont été emmenés par les forces de l’ordre dans un endroit inconnu [le monastère abrite 2 500 moines, NDLR]. Nous n’avons absolument aucune nouvelle d’eux [l’information de cette arrestation n’a pas été confirmée par les medias].
 
"La Chine ne délivre quasiment plus aucune autorisation pour entrer au Tibet"
 
Je ne sais pas qui a filmé ces images mais cette personne a pris beaucoup de risques. J’imagine qu’il s’agit d’une toute petite caméra espion parce qu’on le voit s’approcher vraiment près des policiers et des barrages.
C’est tellement compliqué de faire sortir des images et des témoignages de cette région. Je reçois des demandes de journalistes du monde entier qui tentent de rentrer au Tibet, mais la Chine ne délivre quasiment plus aucune autorisation. Ils ont même empêché des journalistes d’aller à Chengdu, la capitale du Sichuan, proche du Tibet parce que beaucoup d’habitants de la province d’Aba vont vivre là-bas.  Les autorités ont trop peur que ces personnes racontent aux journalistes ce qu’il se passe chez eux."
 
 
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.