Ceux qui s’attaquent aux symboles de la nation le paient parfois cher. En Ukraine, une jeune artiste a été emprisonnée pour avoir cuit un œuf au dessus de la flamme éternelle censée honorer les soldats tombés pendant la Seconde Guerre mondiale.
 
Sur cette vidéo tournée le 16 décembre 2010, Anna Sin'kova explique sa performance aux officiers de police qui ne semblent rien faire pour l’empêcher de continuer.
 
Pourtant, plus de trois mois après, l’artiste est arrêtée et accusée de "profanation de tombe". Alors qu'elle encourt cinq ans de prison, le 11 avril, la cour d’appel de Kiev a refusé de la libérer sous caution.
 
Cette affaire éclate au moment où, en France, une autre controverse pose la question des limites de l’art face au sacré. Le 16 avril, l’œuvre de l’Américain Andres Serrano - la photographie d’un crucifix baigné dans de l’urine - a été détruite par des visiteurs du musée. 
 

"C’est blasphématoire de s’adonner à de telles ‘performances’ sur un lit d’honneur"

Lena Hades, 51 ans, est une artiste russe habituée aux controverses. Elle a fait l’objet d’une enquête car ses tableaux étaient accusés d"inciter "à la haine de la nation". Elle a par ailleurs soutenu le collectif artistique Voina après qu’il a dessiné un pénis géant sur un pont de Saint-Pétersbourg.
 
Les limites de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas sont définies par les artistes eux-mêmes. Certains sont prêts à copuler en public - comme les membres du groupe Voina l’ont fait au Musée national des sciences biologiques de Moscou -, d’autres font frire des saucisses et des œufs sur une flamme éternelle, comme Anna Sin'kova.
 
Mais je trouve qu’Anna a agi avec insolence et bêtise. C’est blasphématoire faire ce type de "performances" sur un lit d’honneur où reposent des gens dont la vie s’est terminée de façon tragique. Cette attitude vis-à-vis de la mémoire de nos ancêtres est le signe d’une très mauvaise éducation. On ne lui a certainement jamais dit qu’il ne fallait pas danser sur les tombes.
 
Parfois, je me dis que la Troisième Guerre mondiale n’est pas loin. Nous oublions les leçons de l’Histoire et recommençons les mêmes erreurs."
 
Vidéo de la performance d'Anna au parc de la Gloire de Kiev.  Postée sur YouTube par weekly2000.

"La flamme éternelle n’est pas une tombe, c’est un mémorial propagandiste en l’honneur d’un régime communiste totalitaire"

Anna Sin’kova,20 ans, est à la tête du collectif artistique ukrainien "La fraternité de Saint-Luc". Elle a envoyé ce commentaire à France 24 via son avocat.
 
Je ne regrette pas une seconde cette performance, même après avoir été interrogée pendant plus de quatre heures, sans mon avocat, et malgré les pressions auxquelles j’ai été soumise en prison. Les accusations contre moi sont absurdes et ridicules.
 
"Les médias ont déformé mon message"
 
Ils m’accusent d’avoir profané une tombe,, mais la flamme éternelle n’est pas une tombe, c’est un mémorial propagandiste en l’honneur de régime communiste totalitaire [ex-URSS]. C’est une grande profanation de la mémoire de victimes de guerre, dont la plupart, parmi lesquelles mon grand-père, étaient chrétiens orthodoxes. Le culte de la "Grande Victoire", inventé par le Kremlin [Anna considère que la gouvernement russe actuel est toujours le porte-étendard de l'Union soviétique] n’a rien a voir avec les véritables vétérans et les victimes de la guerre. Voilà pourquoi j’ai fait cette performance. Si j’ai profané quelque chose, c’est l’objet de la propagande soviétique, pas les tombes des soldats.
 
Beaucoup de patriotes ukrainiens ont loué mon idée et élèvent la voix pour me défendre. A Kiev et dans d’autres villes, des rassemblements ont été organisés pour me soutenir, des tracts sont distribués et des fonds sont collectés.
 
"J’ai été arrêtée à la sortie du supermarché par des hommes au visages cachés par des cagoules noires"
 
J’ai été arrêtée, comme un espion dans un film hollywoodien, à la sortie du supermarché, par des hommes aux visages cachés par des cagoules noires. J’ai été menacée et insultée de traitre. Je suis dans une cellule avec vingt autres personnes et on m’a refusée des soins médicaux alors que j’avais une forte fièvre.
 
Mes avocats préparent un appel auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme.
 
Quand je serai libérée, je continuerai de me battre. Les autorités veulent effrayer les patriotes ou les mettre en prison. Mais on ne va pas rester dans notre coin à regarder l’Etat vendre la souveraineté de l’Ukraine au Kremlin contre du gaz et des privilèges pour les oligarques locaux. [Anna critique ici l’actuel gouvernement ukrainien, pro-Russie.La flamme éternelle est pour elle le symbole de l’allégeance de son pays à la Russie.]
 
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