Nouvelles recrues de l'armée ivoirienne pro-Gbagbo dans les rues d'Abidjan. Capture d'écran de la vidéo de anonianzou2011 publiée le 21 mars 2011.
 
Cordonnier, mécanicien ou tout simplement étudiant, ils étaient des milliers à s’enrôler lundi 21 mars dans l’armée ivoirienne fidèle à Laurent Gbagbo. Déterminé à défendre la "Constitution de la Côte d’Ivoire", notre Observateur se dit prêt à mourir pour sa patrie.
 
Lundi 21 mars, le camp d’Alassane Ouattara, président reconnu par la communauté internationale, a engrangé une nouvelle victoire militaire en prenant le contrôle de Bloléquin, cinquième ville de l’ouest du pays tombée aux mains de l’ex-rébellion des Forces nouvelles.
 
Quelques heures plus tôt, c’est le camp de Laurent Gbagbo qui montrait ses muscles à Abidjan en rassemblant des milliers de jeunes Ivoiriens venus pour s’enrôler dans les Forces de défense et de sécurité (FDS) à l’appel de Charles Blé Goudé, chef des jeunes patriotes pro-Gbagbo.
 
De quoi alimenter les craintes que les violences s’intensifient dans la capitale économique. Jeudi 18 mars, entre 25 à 30 personnes ont été tuées après des affrontements et des bombardements à l’arme lourde entre les forces de sécurité loyales à Laurent Gbagbo et les pro-Ouattara. Lundi soir, Alassane Ouattara a accusé l’Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire (Onuci) de ne pas suffisamment protéger les civils.
 
Selon l'ONU, près de 440 personnes ont été tuées en Côte d'Ivoire depuis le début des violences post-électorales. L’ONG Human Rights Watch accuse les deux camps d’avoir commis des exactions. Près de 500 000 personnes ont déjà fui leur foyer, dont quelque 94 000 qui ont trouvé refuge au Liberia.
 

"On peut tuer mais aussi être tué. Cela ne me fait pas peur."

Notre Observateur est étudiant à l’université d’Abidjan.
 
Je fais partie des jeunes patriotes depuis 2003 mais dès le lycée, j’ai adhéré à la Fesci (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire). Hier, je me suis rendu à l’état-major au Plateau [quartier d’Abidjan] pour m’enrôler dans l’armée.
J’ai rejoint dès quatre heures du matin d’autres membres de la Fesci sur le campus de l’université d’Abidjan. Nous étions une centaine de personnes. Nous nous sommes ensuite rendus à l’état-major. Beaucoup d’hommes étaient déjà là, certains ont dû lutter pour accéder aux points d’enregistrement. En tant que membres de la Fesci, nous n’avons pas eu de problèmes pour nous inscrire sur les listes. Nous avons donné notre nom et nos coordonnées et ils nous ont dit qu’ils allaient nous rappeler.
 
"Si un Ivoirien prend les armes contre un autre Ivoirien, on doit le tuer car c’est un rebelle "
 
Nous allons bientôt suivre une formation militaire où on nous apprendra à manier les armes. Je n’ai jamais touché une arme de ma vie, je n’ai jamais combattu. Mais j’ai toujours été intéressé par l’armée.
Il fallait répondre à l’appel de Charles Blé Goudé car l’armée a besoin de nous. On fait cela pour notre pays, pour le protéger contre les rebelles dirigés par Alassane Ouattara. Nous nous sommes enrôlés pour défendre la Constitution de notre pays. Le Conseil constitutionnel a déclaré que Laurent Gbagbo est le président de la Côte d’Ivoire. Il faut faire respecter sa décision.
 
Avant de s’enrôler, on savait ce qui nous attendait. On peut tuer mais aussi être tué.Cela ne me fait pas peur. Si un Ivoirien prend les armes contre un autre Ivoirien, on doit le tuer car c’est un rebelle. Soit il est avec nous, soit il est contre nous. Nos ennemis aujourd’hui ce sont les rebelles soutenus par Alassane Ouattara et l’Onuci qui est avec les rebelles. Cette mission de l'ONU devait être impartiale mais elle a pris le parti des rebelles. Elle n’a jamais été avec nous. S’il le faut, je suis prêt à attaquer l’Onuci.
Ici, les forces étrangères ne peuvent pas intervenir comme en Lybie. Toute intervention sera perçue comme une provocation. S’ils nous provoquent, nous allons réagir."
 
 
Des jeunes Ivoiriens se sont bousculés pour s'enrôler dans l'armée. Après s'être rasés les cheveux, certains d'entre eux ont paradé dans les rues. Vidéo de anonianzou2011 publiée le 21 mars 2011.
 

"Ce qui pousse tous ces jeunes à s’enrôler c’est d’abord le chômage"

Kazam vit dans le quartier d’Abobo à Abidjan, fief des partisans d’Alassane Ouattara [le président reconnu par la communauté internationale].
 
La première raison qui pousse tous ces jeunes à s’enrôler c’est d’abord le chômage. Je suis persuadé que la plupart de ceux qui faisaient la queue hier à l’état-major n’ont pas d’emploi stable.On a aussi mis dans la tête que tout ce qui leur arrive, s’ils n’ont pas de boulot, c’est à cause de l’extérieur. C’est l’étranger qui est la cause de leur malheur.
 
Une autre raison qui explique le succès de la journée d’enrôlement c’est que certains d’entre eux croient tout bonnement à tout ce qu’on leur dit. Ils sont persuadés que Laurent Gbagbo est président. Beaucoup n’ont pas d’avenir, ils pensent que c’est cela ou rien. D’ailleurs, être militaire est une manière d’avoir un salaire, même si on n’a pas proposé de salaire à ceux qui se sont enrôlés hier.
 
Jeune Ivoirien en train de se raser la tête avant de s'engager. Capture d'écran de la vidéo de anonianzou2011 publiée le 21 mars 2011.
 
 
"Ce recrutement montre comment l’armée régulière a échoué"
 
Face à l’affluence de ces jeunes, les gens ont eu peur. Pas un jour ne passe, sans qu’il y ait de victimes dans tout le pays. Pour ceux qui sont pro-Ouattara, ce recrutement est un moyen de légitimer la guerre civile. Certains ont préféré quitter Abidjan pour se rendre dans la périphérie de la ville ou rentrer dans leur région d’origine. J’ai aussi des amis pro-Gbagbo qui ne sont pas plus rassurés et qui eux aussi, ont préféré partir.
 
Il n’y a pas eu de distribution d’armes hier mais elles sont déjà disponibles depuis bien longtemps pour les partisans du camp Gbagbo. Dans mon quartier, on découvre chaque jour des caches d’armes avec des kalachnikovs, des grenades. Les partisans de Gbagbo sont déjà organisés en milice à Yopougon, à Cocody, à Port-Bouët. Pas besoin de les appeler sous le drapeau pour les armer.
 
Ce recrutement montre comment l’armée régulière a échoué. On nous fait croire que l’armée est toujours là et combat la rébellion. Mais c’est une défaite. Le conflit qui était localisé à Abidjan s’est maintenant étendu à d’autres régions. Et ce n’est pas avec de jeunes recrues qui auront eu une ou deux semaines d’entraînement, qu’ils pourront renverser la vapeur. Tous ces jeunes viennent en appoint ou en soutien d’une armée qui s’est effondrée.
 
Ce recrutement est une manière pour Charles Blé Goudé de s’adresser à la communauté internationale et à Ouatarra. On le disait fini. Il montre qu’il a encore la capacité de mobiliser de jeunes Ivoiriens."
Billet écrit avec la collaboration de Cécile Loïal, journaliste à FRANCE 24.