Observateurs
 
Nous avons reçu une terrible vidéo montrant deux hommes se faire brûler vifs par une foule en Côte d’Ivoire. L’un de nos Observateurs confirme que cette scène s’est bien déroulée près de chez lui dans la commune de Yopougon à Abidjan.
 
Selon notre Observateur, les images ont été filmées le lundi 28 février. Elles montrent deux hommes ligotés au milieu d’un tas de pneus en flammes. L’un d’entre eux est toujours vivant. Des hommes regroupés autour de lui continuent de le frapper et de le replacer au centre du brasier. Sur la vidéo, on voit clairement un véhicule de la Brigade Anti-Emeute (BAE), une force de police fidèle à Laurent Gbagbo, à quelques pas des hommes en flamme. Un article d’Abidjan.net relate également ce lynchage. 
 
Contacté par FRANCE 24, un policier du commissariat du 17 ème arrondissement où a eu lieu le drame, affirme que ces images sont  "des bêtises et des montages".
 
Nous avons choisi de ne pas diffuser l’intégralité de la vidéo. ATTENTION, CES IMAGES RESTENT CHOQUANTES.
 
Depuis mi-février, les violences ont redoublé d'intensité dans plusieurs quartiers d’Abidjan entre les forces de sécurité et les miliciens pro-Gbagbo d’un côté et les partisans d’Alassane Ouattara de l’autre. Selon un communiqué du ministère de l’Intérieur de Laurent Gbagbo, trois militants de Laurent Gbagbo sont morts cette nuit dans une "attaque de rebelles" dans le quartier d’Abobo. Dimanche, les affrontements entre les forces des camps des deux présidents se sont étendus à l’ouest du pays. La ville de Toulépleu, située dans une zone pro-Gbagbo, est tombée aux mains des Forces nouvelles, factions armées qui soutiennent Alassane Ouattara, après de violents combats.

"Sur les images on voit la Brigade Anti-Emeute (BAE) qui laisse faire"

Saidou (pseudonyme), habite dans la commune de Yopougon, dans le quartier de Wassakara. Il habite à quelques centaines de mètres de l’endroit où les deux hommes ont été brûlés vifs. Quelques heures après le lynchage, il s’est rendu sur place pour tenter de reconnaître les corps des victimes. Saidou collabore au site des Observateurs depuis le début de la crise post-électorale. Sa famille est originaire du nord du pays, comme beaucoup d’Ivoiriens qui soutiennent Alassane Ouattara.
 
Tout le quartier ne parlait que de ça, alors je suis allé voir. Les deux corps calcinés étaient encore au milieu des pneus en face de la pharmacie Siporex, à deux pas de la gare de Dabon Yopougon. Tous les magasins étaient fermés.
 
Sur place, les gens m’ont raconté ce qui s’est passé, mais il est difficile de vérifier leur version des faits car à cette heure là, il n’y avait que des miliciens ou en tout cas des militants pro-Gbagbo dans la rue. Selon eux, à 5h ou 6 h du matin, deux hommes ont été arrêtés par des miliciens qui voulaient contrôler leur identité. D’après les gens sur place, ces hommes n’avaient pas de papiers sur eux. Ils les auraient donc soupçonnés d’être des rebelles et les choses ont dégénéré.
 
Dans la nuit qui a précédé cette atrocité, la tension était à son comble dans la commune de Yopougon. Les pro-Gbagbo accusaient leur rivaux d’avoir brûlé un bus public et ils avaient répliqué en brûlant 6 gbakas (véhicules de transport en commun conduit en général par des Ivoiriens du nord du pays) et deux véhicules de particuliers. Les choses ont dérapé quelques heures plus tard.
 
Sur les images on voit la Brigade Anti-Emeute (BAE) qui laisse faire. Sachez qu’ici quand vous êtes du nord, vous avez déjà de la chance si la BAE ne vous attaque pas. Il est clair que jamais elle n’interviendra pour vous aider. Toutes les nuits, ils patrouillent avec les miliciens pour "arrêter les assaillants".
 
"On ne peut pas prendre le risque de passer [les barrages], car si les milices se rendent comptent qu’on a un nom a consonance nordique, on risque notre peau"
 
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la commune de Yopougon est divisée en quartiers. La grande majorité des quartiers sont pro-Gbagbo et le quartier de Wassakara, où j’habite, est un îlot d’Ivoiriens originaires du nord et sympathisants du RHDP, le parti de Ouattara. La résidence de Charles Blé Goudé, l’homme qui a tous les miliciens pro-Gbagbo à sa botte, est cependant à quelques pâtés de maison de chez moi. Aujourd’hui, il y a des barrages dans tous les quartiers voisins. On ne peut pas prendre le risque de passer, car si les milices se rendent comptent qu’on a un nom a consonance nordique, on  risque notre peau. Alors, on vit retranchés chez nous. Il y a quelques semaines, je pouvais aller dans des quartiers pro-Gbagbo, comme Niangon, pour prendre des photos de ce qui se passait, mais là c’est impossible.
 
"Aujourd’hui, chacun voit le diable dans les yeux de son rival et chacun se méfie de son ami"
 
Je ne sais pas à quoi ressemble une guerre civile, mais je peux dire que la situation est extrêmement grave. Toutes les nuits, on entend des rafales de tirs en bas de chez nous et on prie pour être toujours vivant au matin. C’est comme si j’attendais la mort sans rien pouvoir faire. Aujourd’hui, chacun voit le diable dans les yeux de son rival et chacun se méfie de son ami. Mais eux sont armés et pas nous.
 
Depuis le massacre des femmes à Abobo, je suis écœuré. Les forces de sécurité ne reculeront devant rien. Comment ont-ils pu se dire que ces femmes empêcheraient Gbagbo de s’asseoir sur son trône ?
 
Sept personnes de ma famille ont été tuées en 2000 au moment des affrontements entre les forces de Gbagbo et les forces rebelles. Ils ont été tués chez eux à Toulépleu. On n’a jamais revu leurs corps. Ils ont certainement atterri dans les charniers. Je constate qu’en 2010 rien n’a évolué. Je suis fatigué. Je vois que la morale n’existe plus. Mais le hasard m’a fait naître ici, alors maintenant, il faut que j’assume. "
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.