Photos postées par un anonyme sur le site Ruleaks
 
Vue imprenable sur la mer Noire, héliport, fresques murales, lits à baldaquin, casino…  Le décor du prochain James Bond ? Non, il s’agirait, selon un homme d’affaires russe, du palais que se fait construire le Premier ministre russe, Vladimir Poutine, grâce aux mystérieuses donations d’amis milliardaires.
 
C’est par Sergei Kolesnikov, un homme d’affaires ayant travaillé avec Vladimir Poutine, que le scandale est arrivé. Celui-ci a publié le 21 décembre sur son site une lettre ouverte à Dmitri Medvedev, rédigée en russe et en anglais, dans laquelle il rapporte la construction d’un gigantesque et luxueux palais financé par des entreprises privées et destiné à Vladimir Poutine. Le somptueux bâtiment, situé près de la ville de Praskoveevka, sur les bords de la mer Noire, est décrit par Kolesnikov comme "une version moderne du grand palais Peterhof près de Saint-Pétersbourg". 
 
C’est en tant qu’actionnaire et responsable des investissements de la compagnie d’équipements médicaux Petromed - une société créée en 1992 par trois entités dont l’une était dirigée par Vladimir Poutine - que Sergei Kolesnikov aurait été impliqué dans ce chantier. Selon ses déclarations, en 2000, Petromed a été chargée par un ami de Poutine, Nikolay Shamalov, de plusieurs gros contrats publics d’équipements médicaux dans la région de Saint-Pétersbourg. Ces contrats publics sont financés par de généreux oligarques russes sous forme de donations. La seule contrepartie demandée à Petromed : la société  doit verser 35 % du montant des contrats sur un compte à l’étranger. Nikolay Shamalov affirmait que cet argent serait ensuite réinvesti dans des projets qui bénéficieraient au peuple russe. Selon Sergei Kolesnikov, il a au contraire servi à construire le palais de Vladimir Poutine.
 
Le palais est au départ présenté à Sergei Kolesnikov comme un complexe de santé, mais au fil des années, il constate que Poutine vient personnellement chapeauter la construction et la décoration des lieux. En 2009, Kolesnikov est en outre informé que les matériaux de construction arrivent illégalement sur le territoire et sont payés en liquide. Kolesnikov explique avoir fait part à Nikolay Shamalov, intermédiaire entre lui et Poutine, de son désaccord sur ces pratiques, il est immédiatement écarté du projet. Il affirme qu’à cette époque, le coût total des travaux dépassait le milliard de dollars.
 
La construction du palais, lancée en 2006 sous la présidence de Poutine, est toujours en cours. (Lire le détail de sa lettre).
 
Après ces révélations, les internautes russes ont ressorti un article de la "Novaya Gazeta" datée du 1er juillet 2009 dans lequel un journaliste décrit son séjour à Praskoveevka. Celui-ci n’avait pas pu voir le bâtiment en raison des nombreux agents de sécurité, mais il avait réussi à accéder à la nage à la plage privée du palais, où un ouvrier lui avait confirmé les visites régulières de Vladimir Poutine. Selon le journal, le palais était alors présenté comme un "complexe sportif et un centre de soins pour enfants". Le journal ajoute que parmi les villas alentours se trouvaient les propriétés de l’ancien chef du FSB, Nikolai Patrushev, du porte-parole du Parlement Boris Gryzlov, de plusieurs ministres ainsi que du patriarche orthodoxe Kirill.
 
L’attaché de presse de Poutine, Dimitri Peskov a fait une déclaration au sujet de ce palais, affirmant que le Premier ministre "n’est pas, et n’a jamais été lié, de quelque manière que ce soit, avec ce bâtiment".
 
Selon Transparency International, la Russie figure à la 154e place sur 178 au classement des pays les plus corrompus. Alors qu’il avait dit vouloir lancer une "croisade anticorruption" à son arrivée au pouvoir en 2008, le président Medvedev a reconnu récemment, à demi-mot, qu’il y avait eu pour le moment "peu de progrès dans cette direction".

Visite du palace

Sur un forum russe, un anonyme affirme avoir participé à ces travaux alors qu’il servait dans l’armée russe (il est courant d’utiliser des soldats sur des chantiers publics en Russie). Selon son témoignage, de nombreux ouvriers chinois travaillaient avec eux et tous étaient encadrés par des agents de sécurité. Il était par ailleurs interdit de prendre des photos du site.
 
Deux photos prises par des touristes sont apparues sur Internet après la publication de cette lettre. Une première sur laquelle on voit le toit du bâtiment et une seconde du tunnel allant du palace à la mer.
 

Postée sur Picasaweb par Makuza.
Postée sur Livejournal.
 
Finalement, le19 janvier ,sur Ruleaks, un site qui publie les traductions en russe des documents diffusés par WikiLeaks, un anonyme a posté de nombreuses photos de l’intérieur du bâtiment, visiblement prises par un ouvrier et dévoilant des pièces toutes plus luxueuses les unes que les autres.  
 
Toutes les photos sont postées  ici.

"Aujourd’hui le président Medvedev a toute la latitude pour faire vérifier ce que j’avance et prendre une décision"

 
Contacté par France 24, Sergei Kolesnikov, l’homme par qui cette affaire a éclaté, nous a communiqué ce message par courriel.
 
Je demande à ce que chacun juge par lui-même si le palais est construit, ou non, pour Vladimir Poutine, en prenant connaissance des éléments suivants.
 
1 - L’attaché de presse de Poutine, Dimitri Peskov a affirmé que "Poutine n’est pas et n’a jamais été lié, de quelque manière que ce soit avec ce bâtiment".  Selon lui, ce bâtiment n’est pas le lieu de résidence d’un membre du gouvernement.
2 – Fin 2009, deux compagnies appartenant à Nikolay Shamalov, Indokopas et Rirus, ont racheté le palais. Nikolay Shamalov était employé chez Siemens entre 1992 et 2008. Siemens est effectivement une très belle boîte, mais je doute que son salaire lui ait permis de s’acheter une maison d’une valeur de 1 milliard de dollars.
3 - La construction du palais a commencé en 2007 [sur sa lettre, il parle de fin 2006] alors que Poutine était président. Le palais est construit par l’entreprise publique de bâtiments Spetstrov Rossii, qui est dirigée par un général quatre étoiles, placé directement sous la houlette du président. 
4 - La construction est supervisée et sécurisée par les services de protection fédérale russe, qui sont, eux aussi, dirigés par un général quatre étoiles placé directement sous la houlette du président. 
5- Le terrain a été connecté à tous les réseaux de communications avec, entre autre, une route qui passe à travers les montagnes, un réseau électrique et un gazoduc. Toutes ces infrastructures ont été financées avec l’argent public et ont coûté des centaines de millions de dollars.
6- Il est de notoriété publique que Shamalov est un ami proche du Premier ministre Vladimir Poutine. Et Shamalov est actuellement en train de faire construire une villa à Gelendzhik, pas très loin du palais.
7 - La construction est financée par la compagnie Rosinvest dont Vladimir Poutine est bénéficiaire à 94%. [La compagnie Rosinvest aurait été créée en 2005 par Shamalov pour réinvestir les fonds provenant de l’étranger et issus des donations des amis milliardaires de Vladimir Poutine].
 
"Je sais ce qui arrive à ceux qui disent la vérité sur la corruption en Russie"
 
Les faits que j’expose dans ma lettre au président Medvedev,  notamment le système de corruption hiérarchique mis en place par le Premier ministre pour son bénéfice propre, sont suffisamment graves pour que l’on s’y arrête un moment. Aujourd’hui, le président Medvedev a toute la latitude pour faire vérifier ce que j’avance et prendre une décision. Je n’ai pas de raisons de ne pas faire confiance au président actuel. Cette lettre est une épreuve de vérité, les réactions du président, des partis politiques, des parlementaires et de la presse montrera ce qu’ils pensent vraiment de la situation actuelle. Vont-ils creuser cette affaire ou, au contraire, ne rien faire pour que ça bouge ?
 
Je sais ce qui arrive à ceux qui disent la vérité sur la corruption en Russie mais j’espère que rien ne m’arrivera. J’imagine une meilleure Russie, un état responsable dont les dirigeants se soucieraient des citoyens et non pas de se construire tel ou tel palace. Je suis fier d’être russe. Notre pays a apporté une contribution extrêmement importante dans la littérature, la musique, l’art ou la science. Nous et nos enfants avons le droit d’en être fiers. Nous devrions vaincre ce fléau car nous sommes une nation forte et libre. Nous méritons une vie meilleure dans une société démocratique moderne et prospère. À travers cette lettre, je paye ma dette au pays dans lequel je suis né, où j’ai été élevé, diplômé et où j’ai toujours vécu. Les Russes méritent mieux, ils méritent la vérité."