Caricature signée Z et publiée sur son blog Debatunisie.
 
Les émeutes de Sidi Bouzid, le 17 décembre, ont déclenché une vague de manifestations dans toutes les régions de Tunisie (voir carte). Face à l’ampleur de la protestation, le président Zine El Abidine Ben Ali est intervenu mardi sur la télévision nationale.
 
L’intervention n’a pas duré plus de sept minutes, mais a fait jaser. Le président tunisien n’a en effet pas l’habitude d’intervenir personnellement pour commenter l’actualité. Son allocution a donc déclenché un torrent de commentaires sarcastiques, voire hargneux, sur Facebook et Twitter. Loin d’apaiser la révolte, elle semble, au moins sur Internet, avoir mis de l’huile sur le feu.
 
Douze jours après la tentative d’immolation de Mohamed Bouazizi, qui a déclenché les émeutes de Sidi Bouzid, la tension est toujours à son comble en Tunisie. La protestation semble être passée d’une détresse sociale et économique à un ras-le-bol politique généralisé.

"C’est un refus de voir la réalité sociale en face"

Fatma (pseudonyme), 33 ans, est une diplômée de gestion actuellement au chômage à Gafsa (sud tunisien). Suite à des émeutes dans sa ville, en 2008, elle a participé à la création d’un comité régional de défense des jeunes diplômés chômeurs qui se solidarise actuellement avec le mouvement de protestation.
 
Comme de nombreux jeunes, j’ai participé aux manifestations qui ont eu lieu dans ma ville et qui ont réuni des centaines de personnes. Et je suis aussi de très près les évènements à travers les réseaux sociaux.
 
Je n’ai pas pu réprimer un certain espoir en apprenant que le président allait prendre la parole. Mais j’avoue que j’ai été très vite déçue, je ne m’attendais pas du tout à ça. Il est vrai que le président a parlé de la fragilité de notre situation, à nous les jeunes chômeurs, mais il a réduit le problème à des facteurs psychologiques, en refusant de voir la réalité sociale et le malaise profond qui minent la jeunesse. Le chômage dont nous souffrons en Tunisie touche particulièrement les jeunes diplômés, il faut donc cesser de tenir des discours généralistes sur le chômage et d’affirmer que la situation de la Tunisie n’a rien d’exceptionnel. Et puis nous en avons assez de la langue de bois des hommes politiques et des médias. Tous nous parlent des "efforts entrepris" et des "défis à relever". Nous voulons une politique efficace, des projets concrets. Il est évident qu’un tel problème ne sera pas réglé en un claquement de doigts, mais nous ne voyons aucune véritable initiative.
 
Les jeunes chômeurs diplômés souffrent depuis plusieurs années et cumulent des frustrations qui se traduisent tôt ou tard par un geste désespéré. Personnellement, je me considère comme quelqu’un d’assez chanceux, qui a eu droit à une certaine éducation, ainsi qu’à une formation politique et militante. Malgré ça, je me sens profondément marginalisée. Je comprends donc que cette jeunesse délaissée qui ne bénéficie d’aucun encadrement aille jusqu’au suicide."

"C’est la politique de la carotte et du bâton"

Ali Fellah est diplômé en philosophie, originaire de la ville de Zarzis. Il est également sans emploi. Il a été militant au sein de l’Union générale des étudiants tunisiens, principal syndicat étudiant en Tunisie.
 
Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, l’intervention du président était prévisible. Nous bouclons à peine la première année de son nouveau mandat, que nous entendons déjà depuis quelques mois des appels pour sa réélection en 2014, et voilà que ces émeutes viennent tacher le paysage tout lisse qu’on veut nous vendre. Cette allocution était nécessaire pour calmer les passions.
 
D’habitude, les discours du président se focalisent sur les acquis du pays ou des objectifs fixés. Cette fois, nous avons été surpris de voir qu’il reconnaissait les faits, même si c’était pour les interpréter de manière biaisée. Cette intervention traduit l’importance de la crise actuelle, qui avait déjà été suggérée par l’intervention du ministre du Développement sur Al Jazira – chaîne pourtant dénigrée par le pouvoir- il y a quelques jours. D’habitude, les autorités se contentent de déléguer leur communication à des journalistes partisans. Cette fois, ce sont les officiels qui prennent la parole.
 
Lors de son discours, le président a annoncé une politique de la carotte et du bâton. S’il promet - vaguement - des efforts de développement, il menace également les activistes politiques et les militants de sanctions. On n’est pas sorti de l’auberge"
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à FRANCE 24.