Entre les habitants qui refusent de se faire recenser et les agents qui recensent des citoyens imaginaires, pas sûr que l’on sache un jour à quoi ressemble la population russe de 2010.

Le recensement de 2010, le second organisé en Russie depuis la chute de l’empire soviétique, a eu lieu entre le 14 et le 25 octobre, mais non sans mal. Dans plusieurs villes et villages, des gens auraient refusé d’ouvrir leur porte aux agents du recensement. Et parmi ceux disposés à répondre, beaucoup auraient donné de fausses informations. Un blogueur rapporte par exemple que son voisin, un Russe prénommé Dimitri, aurait dit appartenir à l’ethnie Kirghiz et s’appeler Sommerset Moem. 

Un manque de coopération qui s’explique par le peu de confiance que les Russes accordent aux autorités en matière de protection des données personnelles. Et on les comprend : des DVD piratés contenant des données accumulées par la police (noms des habitants, adresse, plaques d’immatriculation et numéros de pièces d’identité) sont en vente sur tous les marchés de Russie. Ensuite, il n’est pas rare que les autorités aient une utilisation abusive des données personnelles, ainsi que de la procédure de recensement : cette année, dans la ville de Sourgout, la police aurait utilisé les informations glanées lors du recensement pour organiser un raid contre un repaire de trafiquants de drogue.

De leur côté, les autorités locales ont tout à gagner en gonflant le nombre d’habitants puisque plus ils sont nombreux, plus les subventions du gouvernement central seront importantes. Résultat : certains agents du recensement sont accompagnés par des policiers qui, quand l’occasion se présente, menacent les habitants qui refusent d’ouvrir leur porte. Un procédé évidemment illégal. D’autres agents du recensement auraient même été priés de remplir eux-mêmes les fiches de personnes imaginaires.

"On n'avait pas d’autres choix, on devait remplir nous-mêmes les questionnaires de personnes imaginaires"

Marri est étudiante à l’université de Moscou. Elle souhaite témoigner anonymement.

Je suis étudiante et comme la plupart des étudiants de troisième année, j’ai été commise d’office agent de recensement. Je pensais que le travail serait sérieux, mais, après avoir travaillé du 14 au 17 octobre, j’ai déchanté.

Avant de commencer, on nous a donné des quotas de personnes à interroger et à comptabiliser. Dans mon cas, je devais recenser deux fois plus de personnes qu’il n’y en avait réellement sur ma zone. On n'avait pas d’autres choix, on devait remplir nous-mêmes les questionnaires de personnes imaginaires. Je suis encore jeune et c’est la première fois que je vois les autorités et les médias mentir aussi ouvertement. Tout est faux ! Je dirais qu’au maximum 30 % des informations de ce recensement sont fiables.

On nous a demandé d’interroger chaque personne de chaque foyer, mais seulement 40 % des gens nous ont ouvert leur porte. Certains n’étaient pas là, d’autres ont simplement refusé de nous laisser entrer. Les supérieurs nous ont alors dit que ce n’était pas grave, en ajoutant "Faites appel à votre imagination !"

Nous, les agents recenseurs, avons travaillé de 9 h à 21 h tous les jours. La seule chose qu’on nous ait donnée à manger c’était des biscuits secs. On nous a envoyés super loin, parfois à trois heures de trajet. Après ça, il fallait aller au bureau de recensement central et inventer des données, de faux noms, de fausses familles etc… La chef des opérations nous a même dit, de façon éhontée, que personne n’avait vraiment besoin de nos résultats."

Un habitant refuse de se faire recenser

Vidéo postée sur YouTube par ezhovs. Sous-titrée par France 24.

Sergey Yezhov, originaire de la ville de Ryazan, a refusé que les agents entrent chez lui. Ils sont ensuite revenus avec la police. Sergey a enregistré la conversation. (La vidéo est noire jusqu’à ce que Sergey ouvre la porte)
 

Billet rédigé avec la collaboration d'Ostap Karmondi.