Vue générale de la Villeneuve. Postée sur Flickr par Terry_ne.


En octobre 2005, la mort de deux jeunes à Clichy-sous-Bois avait embrasé les banlieues françaises. Des habitants des quartiers chauds de plusieurs villes françaises nous expliquent ce qui a changé - ou pas - depuis ces émeutes.

Il y a cinq ans, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, mouraient, électrocutés dans un transformateur EDF où ils s’étaient cachés pour échapper à un contrôle de police à Clichy-sous-Bois. Le lendemain, le 27 octobre 2005, des émeutes sans précédent enflammaient les banlieues françaises pour trois semaines. Aujourd’hui, les deux policiers mis en cause dans la mort des deux adolescents n’ont toujours pas été jugés. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’ils le soient. Et la situation a peu évolué.

Deux ans plus tard, le 25 novembre 2007 à Villiers-le-Bel (Val-d'Oise), le décès de deux adolescents, Mushin et Lakamy, dans une collision entre leur moto et un véhicule de police, avaient provoqué deux jours de violences urbaines entre jeunes et forces de l'ordre. Un policier vient d'être mis en examen pour homicide involontaire.

La mort de Karim Boudouda, le 15 juillet, dans le secteur de l’Arlequin à la Villeneuve, près de Grenoble, a encore une fois provoqué trois nuits de heurts entre les jeunes et la police. Le jeune homme avait été abattu d’une balle dans la tête par un agent des forces de l'ordre après avoir braqué un casino. Des dizaines de voitures, ainsi que des commerces, avait été incendiés.
 

"Depuis que Sarkozy est au pouvoir, les gens racistes se lâchent"

Saïdou, 31 ans, a toujours habité aux Mureaux, dans les Yvelines. Il est actuellement à la recherche d'un emploi.

En 2005, ça a été l’embrasement surprise. Tout le monde savait que la marmite allait exploser mais personne ne se doutait que la déflagration serait aussi rapide et dans ces proportions. Je n’ai pas du tout eu peur pour ma sécurité car je n'étais que spectacteur mais j'avais l'impression d'être en état de siège. Les jeunes agissaient la nuit et étaient masqués donc je ne savais pas qui ils étaient. Je me souviens du bruit des flashballs et de l'odeur des gaz lacrymogènes.

Je pense qu'une partie de la révolte était légitime car la mort de Zyed et Bouna était injuste. Mais les médias ont ensuite involontairement amplifié le phénomène. Ils ont mis de l’huile sur le feu. Et le décès des deux jeunes a été occulté par une sorte de "comptétition de la violence" entre différentes bandes. J’ai eu l’impression que c’était un hit parade des quartiers. Le concours de quel quartier brûle le plus de voitures.

Deux ans après, il y a eu de nouvelles émeutes à Villiers-le-Bel. Les Français ont encore eu peur. Ils ont donc mis le ministre de l’Interieur à l'Élysée. Et depuis que Sarkozy est au pouvoir, avec son discours ferme et sécuritaire, les gens racistes se lâchent davantage. Et les gens ici se sentent stigmatisés.

Aujourd'hui les Mureaux se sont transformés. Des tours ont été détruites. On attend avec impatience - mais ce sera au mieux en 2020 - le prolongement de la ligne du RER jusqu’à Mantes-la-Jolie en passant par chez nous. Le désenclavement avance, c'est palpable. Il y a une vraie volonté de brasser plus la population, de supprimer les ghettos sociaux et ethniques. Mais pour l’instant, je n'en ai pas encore vu les résultats car ça va prendre des années. Et le chômage reste massif dans mon quartier.

Ceci dit, j’ai encore l’impression que ça peut péter à tout moment. Sauf que si c'est à nouveau le cas, j'ai remarqué que les policiers sont maintenant particulièrements entraînés pour "contenir" les violences aux quartiers populaires et protéger les beaux quartiers. De toute façon, les incidents sont toujours réservés aux quartiers populaires."

"Je n'ai pas vécu ce que j'ai vu à la télévision"

Cité des Carreaux, Villiers-le-Bel. Postée sur Flicrk par Nicolas Oran.

Anissa habite à Villiers-le-Bel. Elle était surveillante dans le collège d'un des deux jeunes morts dans l'accident de moto en 2007.

Pendant les émeutes [de novembre 2007], je voyais de ma fenêtre le face-à-face entre la police et les jeunes. J’entendais les armes. Ce qui m’a le plus choqué, c’est l’hélicoptère qui survolait le quartier en pleine nuit en braquant un énorme spot lumineux sur mon balcon, comme si nous étions en guerre. Nous ne dormions pas beaucoup.
Mais je n’ai pas vécu ce que j’ai vu à la télévision. Je ne me sentais pas menacée.

Aujourd’hui encore, je ne comprends pas ce qu’il s’est passé. La police est en grande partie responsable. Ras-le-bol des contrôles permanents. J’ai quand même essayé de raisonner mes élèves, mais c’était impossible. Ça ne faisait pas longtemps que j’habitais en région parisienne. J’arrivais de province et ça a vraiment été le choc des cultures.
Aujourd'hui, j'ai déménagé à Garges-les-Gonesses, où je suis secrétaire dans un lycée général. C’est moins dur au niveau professionnel, mais j’étais mieux à Villiers-le-Bel. Car à part pendant les émeutes, c’était calme.

Je retourne souvent là-bas et je sais que depuis trois ans, rien n’a changé dans le quartier. Ni en bien ni en mal. Nous n'avons pas du tout senti passer le soi-disant "plan Marshall des banlieues". Je n’ai absolument rien vu. C’est toujours pareil, toujours les mêmes conflits entre les jeunes et la police. Les jeunes restent postés aux mêmes endroits. Et il y a toujours une honte à dire qu'on habite dans un quartier."

"Entre 2005 et aujourd’hui ce qu’on a vu surtout, c’est l’impact de la crise"

Le lac de La Reynerie, au Mirail. Photo postée sur Flickr par La Fabrique Toulousaine.

Zahara Moindze, 27 ans, a grandi dans le quartier du Mirail à Toulouse. Mère de quatre enfants, elle collabore à plusieurs projets associatifs, parmi lesquels l’accompagnement des parents, ou l’enseignement du slam. (Assosciation semantic-slam)

Peu de choses ont changé pour les jeunes, les causes de leurs violences sont toujours là : la déscolarisation, le taux de chômage, les problèmes de communication avec les forces de l’ordre. Au Mirail, on a plusieurs commissariats, mais le problème c’est que la police descend dans les coins sensibles seulement quand elle entend parler d’une voiture brûlée ou d’un clash. À ce moment-là, on les voit faire des rondes par camions entiers pendant quelques heures et puis on ne les croise plus pendant deux semaines. Ils ne s’investissent pas vraiment dans l’avenir de ces jeunes, alors que c’est pourtant eux qui paieront leurs retraites. On aimerait que les forces de l’ordre viennent plus souvent, mais pour renouer le dialogue.

Je pense que la plupart des problèmes viennent du fait que beaucoup de parents issus de l’immigration ont démissionné par rapport au suivi scolaire de leurs enfants. La plupart ne sont jamais allés à l’école, ne savent pas écrire ou ne comprennent pas quand les professeurs leur parlent. Si eux-mêmes ne se sentent pas intégrés et à l’aise, comment bien accompagner leurs enfants ?

Entre 2005 et aujourd’hui, ce qu’on a vu surtout, c’est l’impact de la crise. Le secteur du bâtiment, qui employait beaucoup de personnes du quartier, est en stand-by. Les métiers du tourisme et de la restauration aussi. Et quand ça ne va pas pour les parents ça se ressent sur les jeunes. Sans compter que plusieurs associations ont dû fermer par manque de moyens.

Mon projet, c’est que les jeunes trouvent un nouveau moyen d’expression non violente. Et le slam est une solution intéressante pour exprimer son ras-le-bol. Mais notre association manque de professeurs bénévoles pour venir l'enseigner aux jeunes du quartier. "

"L'école entretient la ségrégation"

André Béranger, enseignant retraité, habite le quartier de l’Arlequin à la Villeneuve depuis 35 ans.

Actuellement les écoles mettent à l’écart les enfants des familles populaires. Une infime minorité prend l’ascenseur social. Les autres restent bloqués. "Réseaux ambition réussite", le nom donné à ces écoles n'a de réussite que le nom. Nous avions pourtant essayé de mettre en place un système expérimental à Villeneuve dans les années 70/80 pour redonner entre autres aux enfants le sens de l'investissement à l'école, ce qui nous vaut aujourd'hui des moqueries. Ce système a été détruit par les normes de l'Éducation nationale. Certes, ce n’est pas l’école qui va régler tous les problèmes mais en ce moment, elle entretient la ségrégation.

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, or ces jeunes de quartiers populaires n’attendent plus rien de l’école. Il n’est pas normal que tous leurs soucis ne débouchent pas sur des espaces de paroles en classe afin d'extérioriser leurs traumatismes. La plupart des enfants de ce quartier ont en tête que la police a humilié leurs familles. Ils grandissent avec une profonde méfiance envers les policiers. Ils nourrissent souvent une haine aveugle, impossible à raisonner. S'ils voient passer un car de CRS, ils prennent un caillou et tirent. Alors on ne peut pas en vouloir aux policiers de ne plus oser se montrer. Ne sombrons donc pas non plus dans l'angélisme. Il faut permettre à ces gamins de rencontrer ces policiers pour leur demander pourquoi leur attitude a pu être aussi brutale et peu intelligente cet été. Leur apprendre à écrire un courrier au préfet en faisant attention aux mots employés serait, par exemple, une tâche éducative efficace pour l’expression française au programme de l’Éducation nationale.

Ce qui me marque le plus, c’est l’incompréhension politique de la réalité des couches populaires. Les hommes politiques ne sont plus soutenus que par les classes moyennes. Ils sont embêtés et incapables d’aider les familles en difficulté. Je ne suis pas rassuré face à la recrudescence de voitures brûlées et certains comportements menaçants. Je ne suis pas non plus rassuré quand je parle à certains voisins en situation de rage, ni quand les forces de l’ordre arrivent car on peut être certain qu'elles vont provoquer le désordre. Et à la première exaction policière outrancière, tout peut encore péter."

Place du marché. Postée sur Flickr par Vemeko.

Billet rédigé avec la collaboration de Paul Larrouturou, journaliste.