Observateurs

Périple avec des chameaux dans les montagnes d'Akakus.

Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) a revendiqué l'enlèvement, le 16 septembre, de cinq Français, un Togolais et un Malgache, pour l'essentiel des collaborateurs du leader mondial de l'énergie nucléaire, Areva. Le rapt s’est déroulé sur le site minier d'Arlit, dans le nord du Niger. Selon des sources maliennes et françaises, et d’après la photographie authentifiée des otages diffusée sur Internet, il semble que ces sept personnes soient détenues dans des collines désertiques du Timétrine, dans le nord-est du Mali, à une centaine de kilomètres de l'Algérie.

Un ancien chef de la rébellion touareg dans les années 1990 a été appelé en renfort comme médiateur dans cette affaire. L’homme a atterri au Mail pour jouer de ses vieilles connexions avec le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), ancêtre d'Aqmi. Il connaît parfaitement la région de Kidal, terre de sa tribu, où évoluent les miliciens d'Abou Zeid, l'un des chefs présumés de l'organisation djihadiste. "Personne ne peut vivre dans ce désert sans qu'il le sache", affirme l'un de ses proches. Le rôle de ce négociateur a toutefois été démenti par le président malien, Amadou Toumani Touré.

Bernard Kouchner, le ministre français des Affaires étrangères, avait évoqué la possibilité que les ravisseurs des sept employés aient été des Touaregs agissant pour revendre les otages à Aqmi. Le 20 septembre, deux députés touaregs maliens originaires de Kidal et de Ménaka ont adressé une lettre à l'ambassadeur de France à Bamako pour lui faire part de leurs "vives protestations".

Des touaregs en tenues traditionelles dans le désert du Niger.

"Le grand problème qui explique tout, c'est le désœuvrement des jeunes"

Assan Midal est guide touareg dans le désert du Sahel. Il est actuellement à Nyamey, la capitale du Niger, où il s’occupe d’une ONG spécialisée dans l’éducation.

Aqmi et les Touaregs, ça n’a absolument rien à voir. Nous ne faisons que partager le même immense territoire. Les Touaregs sont des musulmans très modérés, très tolérants. Aqmi est une nébuleuse d’étrangers extrémistes qui sait jouer des faiblesses d’un territoire non contrôlé. Les jeunes Touaregs désœuvrés sont toutefois des cibles de  recrutement faciles pour cette organisation. Alors quand ils quittent la rébellion armée, ces jeunes deviennent parfois des 'coupeurs de routes', des kidnappeurs à la solde de l’organisation terroriste. Il faut offrir un avenir à toute cette jeunesse du Nord du Niger, totalement rejetée et qui fait de mauvais choix par faiblesse.

La sortie d'un marché.

 C’est un problème d’identité avant d’être un problème politique

Certains disent qu’il existe une complicité. On ne peut pas dire le contraire et affirmer que ça ne nous concerne pas. Mais attention à l’amalgame. Ce problème est lié au mépris envers notre culture avant d’être un problème politique.
 
Je connais très bien Arlit, la ville où les cinq Français ont été enlevés. C’est une ville invivable. Il y a d’énormes problèmes de pollution, avec des exploitations à l’air libre dont les vents font circuler la poussière à 300 km alentour. C’est aussi une ville où la pauvreté est extrême, où la main-d’œuvre s’entasse dans des 'paillotes-bidonvilles'. Alors que la plupart des expatirés vivent dans de sublimes villas. 

Paysage du désert du Sahel.

Qu’ils nous laissent vous protéger !

Je condamne cet enlèvement. Mais les Occidentaux sont protégés par des Togolais, des Malgaches, des Somaliens. À 90 % non locaux. Mais qu’ils nous laissent vous protéger ! Les Touaregs sont soigneusement écartés. Donnez-nous les moyens de contrôler cet espace sans loi que nous sommes les seuls à connaître. Donnez-nous les moyens d’assurer la sécurité contre Aqmi.

Les étrangers nous ont imposé des limites en achetant nos terres

Il faut bien comprendre que l’arrivée massive des Français d’Areva, des Chinois, des Sud-Africains, des Panaméens et des Indiens, tous venus extraire notre uranium et notre pétrole, est vécue par les Touaregs comme une invasion. Un corps étranger qui a changé notre vie, allant à l’encontre de notre culture très ancienne.

Les Touaregs ne vivent que grâce aux chameaux, aux moutons et aux chèvres qu’ils élèvent. Leur mode de vie est basé sur la liberté de leur troupeau, dont la seule limite est l’horizon. Or les étrangers nous ont imposé des limites en achetant nos terres. Les airs de pâturage se sont fractionnés et ont considérablement diminué. Sans compter la pollution liée à la production de l’uranium. De plus, cette année, la météo a joué contre nous et les Touaregs ont perdu beaucoup de bêtes.

Au début, les Touaregs pensaient qu’ils allaient profiter de l’arrivée d’Areva. Et puis plus les sociétés intensifiaient leurs activités, plus les travailleurs des pays alentours ont débarqué. Ce n’est pas de la main-d’œuvre locale qui travaille ici ! Le grand problème qui explique tout, c’est le désœuvrement des jeunes. Ils pourraient travailler ici si ce n’était pas de la main-d’œuvre étrangère qui était recrutée. Or ce sont souvent d’anciens combattants, qui se sont notamment battu dans les rangs de la rébellion touareg et qui sont déçus par leurs dirigeants. Alors ils partent en Libye ou en Algérie et ils font des bêtises.

Un enfant touareg.

Areva n’a jamais financé une seule école dans la région

Pour nous, la dame d’Areva [Anne Lauvergeon, PDG du groupe, ndlr], c’est la France. Et la France ne nous fait pas confiance. Les Français vivent avec nous depuis 40 ans et il faut du respect. Jamais un Touareg n’a enlevé un Français. On ne peut pas lutter contre la France. On peut juste réclamer le respect de nos droits. Demander à ce que les grandes puissances arrêtent d’ignorer complètement notre façon de vivre. Les Touaregs n’ont jamais pensé ni demandé à avoir accès à l’électricité ou à un four. Tous ce qu’ils veulent c’est une école, un dispensaire, un forage pour les animaux. Mais Areva n’a jamais financé une seule école dans la région. Ils pourraient aussi investir un peu dans la route Agadez-Arlit complètement impraticable...Ou lutter vraiment contre la pollution.

Je finirai par cette anecdote. Je suis guide dans le désert du Sahel. J’ai rencontré une famille de Belges qui voulait connaître les Touaregs. Je les ai emmenés dans une famille de nomades très pauvre qui avait à peine de quoi manger et qui les a pourtant reçus toute une semaine, la main sur le cœur. J’ai fini par apprendre que l’une des femmes de cette famille était la mère du responsable d’une grosse usine qui allait ouvrir. Et bien à la fin de ce séjour, la mère est venue me voir pour me dire que dès qu’elle rentrerai, elle demanderai à son fils de démissionner. Je ne sais pas s’il l’a fait."

 

Un mariage. Toutes ces photos sont prises et publiées avec l'aimable autorisation d'Assan Midal.

Ce billet a été écrit en collaboration avec Paul Larrouturou, journaliste