Aux confins de la Roumanie existe un cimetière pas tout à fait ordinaire. Dans le "joyeux cimetière de Sapanta", des croix mortuaires bariolées racontent la vie des défunts.

Depuis plus d'une cinquantaine d'années, les morts de Sapanta, un village de 3 000 personnes situé à quelques kilomètres de la frontière ukrainienne, reposent dans un cimetière qui attire aujourd'hui des milliers de touristes. Les décorations des tombes sont faites à la main et mettent en scène les défunts dans leur vie quotidienne. Des épitaphes, écrites par leur soin avant leur mort, sont inscrites sur les stèles... façon d'aborder la mort avec une pointe d'humour et d'ironie.

C'est Stan Ioan Patras, un artiste local, qui a eu l'idée de peindre les premières croix mortuaires après la Seconde Guerre mondiale. Rapidement, ces décorations sont devenues une tradition dans ce village des Maramures, une région connue pour ses maisons en bois, ses charrues à bœufs et souvent décrite comme "la dernière zone rurale médiévale d'Europe" 

Toutes les photos ont été postées par Andrés Bermúdez Liévano sur Flickr.

Des tombes décorées avec un berger à gauche et une tisseuse à droite.

Un apothicaire et un laboureur.

"Il voulait faire de la mort quelque chose de plus facile à aborder, en montrant la part de bonheur qu'il y avait eu dans la vie des gens"

Sanda Golopenţia est chercheuse, spécialiste du folklore roumain. Depuis les années 1960, elle a visité plusieurs fois le cimetière. Elle enseigne à l'université Brown, aux États-Unis.

J'ai visité le cimetière pour la première fois en 1960 alors que j'étais à la recherche de contes populaires dans la région, et j'ai été stupéfaite. À cette époque, le cimetière avait déjà une certaine notoriété, mais les spécialistes étaient sceptiques. Il leur a fallu des années pour reconnaître la valeur folklorique de ce lieu.

En combinant des éléments du folklore des Maramures avec les motifs des tisseuses locales et sa propre inspiration, Stan Ioan Patras a abouti à une création unique. Il voulait faire de la mort quelque chose de plus facile à aborder, en montrant la part de bonheur qu'il y avait eu dans la vie des défunts.

Rapidement, Patras a ajouté des portraits des personnes décédées sur les croix mortuaires, comme pour imiter les gens qui mettent des photos des morts sur les pierres tombales. Bientôt, renonçant aux simples portraits, il a mis les personnes en scène par le biais de l'activité qui avait donné un sens à leur vie : garder des troupeaux, cuisiner, prier, boire avec des amis... Il arrive aussi que l'illustration représente la façon dont la personne est morte, comme dans un accident de voiture par exemple.

'C'est le diacre du village qui enregistrait les épitaphes'

Puis, de courtes épitaphes résumant la vie du défunt sont apparues. Ces textes légers sont écrits à la première personne et évoquent des moments particuliers de la vie des habitants comme : 'Ce que j'aimais le plus, c'était cuisiner la soupe de dinde', ou 'J'aimais beaucoup boire, peut-être même trop'. C'est le diacre du village qui enregistrait ce que les gens souhaitaient voir inscrit sur leur stèle et, lorsque quelque chose d'important se passait dans leur vie, ils venaient lui demander de mettre au jour la future épitaphe.

Finalement, Patras avait tellement de tombes à décorer qu'il ne pouvait plus le faire tout seul. Après sa mort en 1977, ses élèves ont repris le flambeau. Aujourd'hui, ils sont quatre ou cinq à perpétuer la tradition et une personne s'occupe de la maison de Patras, transformée en musée.

'Aujourd'hui, de nouveaux sujets sont abordés, comme la migration des habitants vers l'Europe de l'Ouest'

Au fil du temps, des artistes ont apporté de nouveaux motifs, de nouvelles palettes de couleurs. Ces décorations reflètent les transformations qui ont eu lieu dans le Maramures. Il y a des croix mortuaires pour les personnes décédées pendant la guerre ou dans les prisons politiques de l'ère communiste. Aujourd'hui, de nouveaux sujets sont abordés, comme la migration des habitants vers l'Europe de l'Ouest. L'une des croix commémore la vie d'un jeune homme mort dans le métro parisien en 2007.

Ces tombes forment une sorte de deuxième village à Sapanta: celui des morts est tout aussi loquace que celui des vivants."

 

Détails d'une croix.

À gauche, un homme mort noyé. À droite, une femme morte renversée par une voiture.

À gauche, un homme fûme et boit de l'alcool de prunes pendant que la mort attend dans un coin. À droite, des amis boivent à table.

Un homme et une femme en train de prier.

Un immigré roumain mort sur les rails du métro parisien.