Observateurs

Deux avions transportant 93 Roms roumains séjournant en situation irrégulière en France atterriront, ce jeudi, à Bucarest. D'ici au 26 août, 371 d'entre eux, au total, seront rapatriés dans leur pays. Que vont-ils y trouver à leur arrivée ?

Les premières expulsions de Roms vers la Roumanie ont lieu ce 19 août. Elles découlent de la réunion sur les Roms et les gens du voyage organisée par l'Élysée à la fin du mois de juillet, au cours de laquelle avait été décidé le démantèlement de la moitié des 600 camps illicites installés en France ainsi que la reconduite quasi-immédiate en Bulgarie et en Roumanie des Roms auteurs d'atteintes à l'ordre public ou de fraudes.

La Commission européenne a rappelé que la France "doit respecter les règles" concernant la liberté de circulation et d'établissement des citoyens européens. Le ministre roumain des Affaires étrangères, Teodor Baconschi, se dit, quant à lui, inquiet des "risques de dérapage populiste" et de "réactions xénophobes" que pourrait entraîner cette politique.

"Si la France renvoie des Roms en Roumanie, ils passeront quelques jours, le temps de dire bonjour à la famille, et reviendront aussitôt"

Alina est pharmacienne à Genève, en Suisse. Elle est d'origine roumaine et avec son mari photographe, Eric Roset, ils rendent régulièrement visite aux communautés de Roms et de gens du voyage à travers l'Europe. Ils sont membres fondateurs de l'association Mesemrom qui soutient les Roms de passage à Genève.

En Roumanie, les Roms ont été sédentarisés de force par les gouvernements communistes, au début du XXe siècle. Ils vivent dans des villages de fortune. Les villages roumains de Transylvanie [région du centre-ouest de la Roumanie] sont généralement divisés en trois parties : le coin des Hongrois, celui des Roumains et celui des Roms. Et le quartier rom est toujours le plus pourri. La plupart n'ont pas accès à l'eau courante, ils vont se servir dans des puits et il suffit de passer par ces quartiers pour se rendre compte que les rues ne sont pas aussi bien goudronnées qu'ailleurs. Je peux vous assurer que si la France renvoie des Roms en Roumanie, ils passeront quelques jours, le temps de dire bonjour à la famille et reviendront aussitôt.

Un membre des Roms d'Aiud, une communauté régulièrement de passage à Genève. Photo : Eric Roset

 

"Ce n'est pas en travaillant au champs, payé avec un kilo de patates, qu'on chauffe la maison"

Que voulez-vous ? On ne peut pas en vouloir aux gens de chercher à fuir la pauvreté. Avant, ils fabriquaient des chaudrons, réparaient des casseroles de village en village, ou ferraient les chevaux. Puis à l'époque de Nicolae Ceausescu, les Roms ont été engagés à l'usine ou dans les fermes collectives. Mais, aujourd'hui, avec la privatisation des entreprises la plupart des Roms ont été licenciés, car peu qualifiés et ce n'est pas en travaillant au champs, payé avec un kilo de patates, qu'on chauffe la maison.

Membres d'une communauté rom établie en France. Photo : Eric Roset

"A l'école, quand vous dites que vous êtes rom, on vous met au fond de la classe"

C'est au quotidien que les Roms subissent des discriminations en Roumanie. La grande majorité des Roumains pensent qu'ils sont sales et qu'ils volent. J'ai une amie universitaire d'origine rom et au cours de ses études elle a bien pris soin de ne jamais dire qu'elle était rom. A l'école, quand vous dites que vous êtes rom, on vous met au fond de la classe et on préfère ne pas vous approcher. Voilà la mentalité des gens et ça n'est pas près de changer. Tout ça perpétue l'exclusion, et le résultat c'est que très peu s'en sortent. On parle de volonté politique d'intégrer ces communautés en Roumanie, il y a même des fonds européens qui ont été débloqués, mais quand on va voir sur place, rien ne bouge. Il n'y a aucun suivi du développement ou d'intégration de ces populations.

"En venant en France, ils arrivent à mettre quelques sous de côté"

Il faut essayer de comprendre leur démarche. Quand ils viennent dans un pays comme la France, tout ce qu'ils veulent, c'est manger, dormir et gagner de l'argent pour améliorer leur quotidien. Ils sont en permanence en mode 'survie' et ne réfléchissent pas comme nous. Certains ne connaissent même pas leur date de naissance. En venant en France, ils arrivent à mettre quelques sous de côté. Ce serait quasiment impossible sur place où les allocations touchées par certaines familles ne s'élèvent pas à plus d'une vingtaine d'euros par mois.

Quatre femmes rom dans la campagne roumaine. Photos : Eric Roset

"En quelques jours passés dans la communauté yenishe, je me suis fait contrôler plusieurs fois"

En ce qui concerne le drame de Saint Aignan, j'ai été très choquée d'apprendre la mort d'un jeune voyageur. Je comprends leur révolte. J'ai moi-même passé deux semaines chez les voyageurs yenishe en Suisse avec mon mari et mes enfants. Au bout de quelques jours, les gens pensaient que je faisais partie de la communauté. Résultat, je me suis fait contrôler plusieurs fois, j'ai vu des gens passer en moto en nous faisant des bras d'honneur et d'autres venir débrancher l'électricité des caravanes durant la nuit. Certains campements se font même tirer dessus par des Gadjé [les non-Roms]. Je sais maintenant ce qu'ils vivent.

 

Deux Roms d'Aiud, une communauté régulièrement de passage à Genève. Photo : Eric Roset 

"Pour trouver les campements de gens du voyage en France on suit le panneau 'Déchetterie'"

Imaginez qu'avec mon mari pour trouver les campements de gens du voyage en France on suit le panneau 'Déchetterie'.Ça marche quasiment à tous les coups. Car quand les communes appliquent la loi [loi Besson de 2000] et donnent un terrain, c'est, en général, à côté de la décharge ou de l'autoroute.

Les décisions du gouvernement français s'appuient sur un amalgame fâcheux entre "gens du voyage" et "Roms" ce qui n'est pas du tout la même chose, car ils n'ont pas le même mode vie ni la même nationalité. Les autorités françaises se heurteront rapidement au fait que la France et la Roumanie font partie de l'Europe et il va falloir accepter l'idée qu'avec la libre circulation des personnes, les plus pauvres viennent dans les pays riches.

"Comment vérifier qu'une personne est rom ?"

A ceux qui pointent l'existence de réseaux mafieux, je dirai qu'une famille de 30 personnes qui mendient, ce n'est pas un réseau mafieux. Ceux que j'ai rencontrés à Paris travaillaient pour eux-mêmes.  Enfin, je me pose une question : 'Comment vérifier qu'une personne est rom ?' Les Roms disent 'Est rom celui qui dit l'être'. Il y en a des blonds aux yeux clairs, des bruns et ce n'est écrit nulle part qu'ils sont roms. De toutes façons, ces législations qui visent spécifiquement une communauté sont toujours inquiétantes. D'autant plus quand il s'agit d'un écran de fumée pour faire oublier les scandales politiques actuels..."