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Le pesticide, un "groupe de désactivation".

Depuis quelques mois, des groupes Facebook sont partis en guerre pour éradiquer leurs "ennemis". Ils encouragent les internautes à dénoncer les pages de ces "ennemis" aux administrateurs du réseau social pour qu’elles soient supprimées. Les cibles : des militants des droits de l’Homme, des personnes supposées athées, anti-islam, ou simplement trop libérales.

Sur ces groupes Facebook, comme Le pesticide ou Le bureau d'assainissement, des listes recensant des centaines de personnes présentées comme athées, intellectuels à bannir, homosexuels ou encore femmes refusant le port du voile sont établies. L’administrateur du groupe demande ensuite à ses membres de signaler ces comptes comme étant de "faux profils" à l’administration de Facebook. Et cela marche : des centaines d’usagers - en majorité tunisiens, mais pas uniquement - ont déjà vu leur profil disparaître. Car si un grand nombre de membres dénoncent un profil, il semble qu’il soit désactivé automatiquement par le réseau social, sans vérification humaine. L’entreprise américaine, déjà critiquée pour son manque de protection des données privées, affirme pourtant que les désactivations de comptes sont systématiquement réalisées après enquête d’un employé.

"Je n’ai même pas eu de mail m’informant des raisons de cette désactivation"

Naruto (pseudonyme) est étudiant. D’origine tunisienne, très actif sur la Toile, il habite actuellement au Japon.

J’étais connecté sur Facebook, mardi, quand j’ai reçu un message qui me demandait de me reconnecter. Mais une fois que j’ai tapé mon nom d’utilisateur et mon mot de passe, un message m’a indiqué : 'Votre compte Facebook a été désactivé'. Je n’ai même pas eu de mail m’informant des raisons de cette désactivation.

J’ai envoyé un e-mail à Facebook pour demander la réactivation de mon compte, mais pour l’instant, je n’ai eu qu’un message de réponse automatique. J'ai envoyé une petite biographie, mais aussi un lien vers mon profil Linkdn, un réseau social plus professionnel, afin de prouver que j’existe réellement. On m’a dit que Facebook demande parfois une pièce d’identité pour la réactivation, mais je ne pense pas que je la fournirai, ce serait leur donner un peu trop d’informations sur moi.

Comme je n’ai plus accès au site, je ne peux pas vérifier si mon profil a été publié dans l'un des groupes qui incitent à désactiver certains comptes. Je ne vois pas pourquoi j'aurais été attaqué pour mes idées, car je ne diffuse pas mes billets de blog sur Facebook et de toute façon je n’en ai pas écrit depuis longtemps. Vraiment, je ne comprends pas pourquoi on aurait demandé ma désactivation...

Facebook devrait revoir son modèle de gouvernance. Car le problème, c’est que ce procédé va donner beaucoup d’idées. La désactivation est apparemment automatique : c’est très simple, mais aussi très dangereux. Certains ont malheureusement compris le mécanisme à merveille."

"Facebook était pour nous une plateforme de libre expression"

Sarah Ben Hamad travaille dans le tourisme et tient un blog. Son profil Facebook a été plusieurs fois la cible de "groupes de désactivation".

Les gens listés sur les pages de ces groupes de désactivation sont souvent des blogueurs et des intellectuels qu'on accuse d'athéisme, de pro-sionisme, de militantisme contre l'islam ou d'homosexualité. D'autres personnes qui affichent leurs racines berbères sont aussi listées, et dans ce cas il ne s'agit plus seulement de Tunisiens, mais aussi de Marocains et d’Algériens. Ces groupes revendiquent une Tunisie et un Maghreb 100 % musulman et 100 % arabe.

Quelques pages ont vu le jour pour contrer ce phénomène, mais elles ne font pas vraiment le poids. Pour ma part, à chaque fois que je suis attaquée par ces groupes, je désactive moi-même mon profil, pour le réactiver ensuite. J’ai déjà pensé à quitter définitivement Facebook, car ça devient lassant, surtout face au mutisme des responsables du site. C’est bien d’avoir la possibilité de signaler des usagers, mais il faudrait qu’il y ait une vérification derrière.

Je ne sais pas qui est derrière ces groupes, on ne peut pas voir qui en est l'administrateur. Je pense que ce sont des gamins faciles à manipuler, qui ne doivent avoir rien d’autre à faire. J’aimerais comprendre pourquoi des gens acceptent de suivre leurs consignes sans connaître les personnes concernées. S’agit-il vraiment de fanatisme religieux ou juste d’une haine sans raison ? Pourquoi Facebook ne réagit pas malgré toutes les requêtes envoyées ?

Cette histoire me dégoute et me frustre. Le Net et Facebook, qui représentaient un espace de partage et de liberté, tendent de plus en plus à devenir des espaces fermés, où la vie privée n'est pas protégée, où nous ne sommes pas libre et où nous ne sommes pas à l'abri de la diffamation et d'accusations aussi ridicules que mensongères. Facebook était pour nous une plateforme de libre-expression, où on pouvait visionner des vidéos publiées sur YouTube et Dailymotion, sites auxquels nous n’avons pas accès en Tunisie, et accéder aux sites d’informations interdits. Le Net tunisien est tout simplement désolant."

Qui se cache derrière ces "groupes de désactivation" ?

Plusieurs hypothèses ont été émises concernant les responsables de ces pages. Il semble, à première vue, s’agir d’intégristes musulmans. Cependant, le blog dédié aux nouvelles technologies ReadWriteWeb avance que ces groupes pourraient aussi être manipulés par le gouvernement tunisien lui-même, qui chercherait à semer la zizanie sur Facebook.

Si votre compte a été désactivé, partagez votre expérience avec nous.

Le groupe de désactivation "bureau d'assainissement"

 

Messages postés sur le mur du groupe de désactivation "Sniper"