Manifestation de journalistes à Yaoundé.

Le 22 avril dernier, le journaliste camerounais Biby Ngota est décédé à la prison centrale de Yaoundé, dans des conditions troublantes. Selon les autorités, Biby était séropositif et serait mort d'une infection fulgurante, en 10 jours seulement... Une version que dénoncent les journalistes camerounais, qui ont manifesté ce lundi dans la capitale.

Germain Cyrille Ngota Ngota, plus connu sous le pseudonyme de "Biby" Ngota, était le directeur de la publication de l'hebdomadaire "Cameroun Express". Soupçonné de "faux et usage de faux" par les autorités, Biby Ngota et deux de ses confrères ont été arrêtés le 10 mars, avant d'être interrogés puis placés en détention.

Leur crime, selon les autorités : avoir imité la signature du secrétaire général de la présidence de la République, Laurent Esso, sur des documents compromettants

Après un mois et demi de détention, Biby Ngota est décédé à la prison de Kondengui. Selon le porte-parole du gouvernement camerounais, il aurait été victime d'"infections opportunistes" liées au virus du sida. Une version que la famille du journaliste récuse. Selon sa femme, le dossier médical de Biby Ngota à son entrée en prison le présentait comme séronégatif. Le 23 avril, le gouvernement camerounais a annoncé avoir ordonné une enquête judiciaire sur le décès du journaliste.

À l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, les journalistes camerounais ont manifesté dans la capitale pour que toute la lumière soit faite sur la disparition du journaliste. De son côté, l'organisation Reporters sans frontières (RSF) demande la libération des deux collègues de Biby Ngota, dans l'attente de leur procès. 

"Un tel rassemblement de journalistes est inédit au Cameroun"

Mohamadou Houmfa est journaliste à Yaoundé. Il a assisté à la manifestation de ce lundi et nous a envoyé ces photos.

Quand, à 9h30, les journalistes sont arrivés devant l'immeuble Étoile [l'édifice abritant les services du Premier ministre, NDLR], les forces de sécurité étaient déjà déployées tout autour du bâtiment. Nous avons finalement décidé de manifester juste devant les gendarmes.

Il y a eu plusieurs altercations. Un journaliste a été molesté et a perdu son passeport. Puis, finalement, les forces de police ont laissé faire et, après la manifestation, on s'est dispersé dans le calme.

C'est la première fois qu'autant de journalistes se rassemblent autour d'une cause. Nous étions presque 200 ! C'est inédit au Cameroun, où les syndicats de journalistes ne sont guère développés.

Nous avons manifesté pour une amélioration globale du travail des journalistes mais aussi pour obtenir des réponses sur le décès de Ngota. Nous savons que lui et ses deux collègues ont été interrogés et torturés [Reporters sans frontières parle de mauvais traitements, pas de torture] pour qu'ils révèlent le nom des personnes qui leur ont transmis le document qu'ils détenaient. Nous réclamons une meilleure protection des sources et la possibilité de faire notre travail."

"On l'a simplement laissé mourir"

Nelson Metougue est étudiant à Douala, au Cameroun.

Laurent Esso a affirmé que les documents l'incriminant étaient faux et que c'était pour cette raison que Ngota avait été emprisonné [l'un des documents présenté dans le dossier de demande d'interview était effectivement un faux, mais Ngota et ses collègues affirment qu'ils ne le savaient pas et qu'ils n'en sont en aucun cas les auteurs, NDLR]. Mais même si c'était vrai, la réponse est disproportionnée : on ne tue pas une mouche avec un cano ! Ngota n'avait encore rien écrit sur le sujet.

Il a été placé dans le septième pavillon de la prison de Kondengui, la prison centrale de Yaoundé. C'est le pire endroit, on le surnomme même 'Le Kosovo'. Les prisonniers dorment dans leurs déjections. Bibi Ngota, qui était déjà atteint d'une hernie et qui souffrait d'hypertension, n'a pas tenu le coup. Les autorités ont dit qu'il était mort parce qu'il était séropositif et que son système immunitaire était très faible, mais sa femme affirme qu'il n'a jamais été atteint du virus du sida. Et quand bien même : si les autorités savaient qu'il était malade, pourquoi ne pas l'avoir fait soigner ? On l'a simplement laissé mourir. Il a payé de sa vie le non respect des droits de l'homme au Cameroun.

Le journalisme est un métier dangereux ici. Mon frère écrit pour un journal à Douala et il reçoit régulièrement des menaces de mort. Souvent, des lettres anonymes l'incitent à faire preuve de méfiance et lui rappellent le sort de telle ou telle personne retrouvée morte dans un hôtel ou ailleurs.

Le décès de Biby Ngota a créé une onde de choc dans la sphère médiatique camerounaise. Depuis sa mort, les journalistes s'imposent d'écrire tous les jours un article sur lui pour que son cas ne soit pas oublié et que leurs conditions de travail s'améliorent."