Observateurs

Julien Pain est journaliste spécialisé dans le traitement des images amateur. Il est le responsable du site et de l'émission des Observateurs de FRANCE 24.

La république islamique s'est engagée dans une répression qui semble peu à peu avoir raison du mouvement d'opposition née après l'élection présidentielle de juin 2009. Dans la nuit d'hier, à l'occasion de la Fête du feu, quelques militants ont encore tenté de se faire entendre, mais ils ont été vite muselés par la police. Il n'y aura donc peut-être pas de révolution verte en Iran, en tout cas pas tout de suite. En mettant les images amateur au cœur des rédactions du monde entier, les Iraniens ont toutefois déjà réussi une autre révolution, une révolution médiatique.

Pour les journalistes de télévision comme pour leurs audiences, il y aura un avant et un après mouvement vert iranien. La guerre du Vietnam a été la première guerre suivie en direct par des journalistes de télévision ; la révolte iranienne restera le premier événement suivi quasi-exclusivement par le biais de vidéos amateur. Pourquoi cet avènement de l'image "citoyenne" se produit-il maintenant, et pourquoi à Téhéran ?

D'abord parce que les autorités iraniennes contrôlent d'une main de fer les médias traditionnels. D'après Reporters sans frontières, une douzaine de journaux ont été suspendus depuis la réélection de Mahmoud Ahmadinejad et plus d'une centaine de journalistes incarcérés. Les journalistes étrangers ont quant à eux été décrétés non grata. Depuis le 16 juin, ils n'ont tout simplement plus le droit de couvrir les manifestations de l'opposition. Dans ce contexte, c'est évidemment vers Internet que ce sont tournés les manifestants pour faire circuler des informations sur leur mouvement. Ils l'ont fait avec d'autant plus de facilité, et d'ingéniosité, que les années de censure exercées par leurs autorités les ont aguerris au maniement des blogs et des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc).

Mais cette censure exercée par Téhéran n'explique pas à elle seule la fantastique révolution médiatique enclenchée par les internautes iraniens. Ces derniers ont pu s'inspirer d'autres mouvements de contestation ayant trouvé refuge sur la Toile.  L'histoire récente est parsemée d'événements suivis à l'aide d'images amateur, mais deux crises en particulier ont pavé la voie du mouvement vert : la révolte des bonzes birmans, en septembre 2007, et celle des Tibétains, en mars 2008. Dans les deux cas, les premières images de la répression étaient venues du réseau, et la plupart d'entre elles venaient d'amateurs.

Les manifestants iraniens ont toutefois transformé ce qui n'était qu'une tendance en révolution médiatique. Car les défilés du mouvement vert ne sont plus filmés par un, ou dix reporters amateur, comme c'était le cas en Birmanie, mais par des milliers de personnes. Derrière chaque policier se trouvent des dizaines de mains brandissant des téléphones portables. La captation de l'image n'est plus le fait d'un journaliste, ni même d'un journaliste amateur, mais celui de la foule. Car la grande chance des reporters amateur iraniens, par rapport à leurs prédécesseurs birmans ou tibétains, est qu'aujourd'hui la plupart des téléphones portables sont équipés de caméras capables de faire des vidéos et des photos d'une qualité qui, si elle est encore bien moindre que celle d'un équipement professionnel, est déjà suffisante pour être diffusée à la télévision.

Un dernier facteur peut expliquer la naissance en Iran de cette révolution médiatique. Il tient au hasard, mais aussi à l'opportunisme des internautes. Une vidéo en particulier a eu un rôle déterminant : celle de la mort de Neda Agha Soltan, sortie sur Internet le 20 juin, soit quelques jours seulement après l'annonce des résultats de l'élection présidentielle. Ces images, postées sur Youtube puis reprises par les chaînes du monde entier, ont fait de cette jeune manifestante le symbole du mouvement vert. Elles ont également  fait prendre conscience aux manifestants du pouvoir de l'image amateur. A compter de ce jour, et quelles que soient les restrictions imposées sur le réseau par les autorités, le flot d'images tournées avec des téléphones portables n'a cessé de grossir.

Les manifestants iraniens, en s'appuyant comme jamais auparavant sur l'image amateur, ont lancé une transformation du travail des médias. YouTube était encore, il y a huit mois, une source d'image résiduelle pour les télévisions, les journalistes y piochant d'ailleurs principalement des sujets "insolites". Les rédactions des chaînes nationales et internationales ont désormais réalisé qu'elles ne pouvaient ignorer ce nouveau matériau télévisuel. Un matériau qui d'ailleurs, avec les progrès technologiques en matière de captation de l'image, va prendre de plus en plus d'importance, en quantité comme en qualité. La question est donc maintenant de s'organiser pour traiter ces images amateur de manière professionnelle, c'est-à-dire en effectuant un travail rigoureux de vérification. Car ces vidéos et ces photos, parce qu'elles viennent de sources inconnues, sont aussi intéressantes que dangereuses, tant les risques d'erreur et de manipulation sont grands.

S'il n'a pas encore fait bouger le système politique iranien, le mouvement vert a déjà une conséquence concrète : il pousse les journalistes à s'interroger sérieusement sur l'utilisation des images amateur et d'une manière plus générale à repenser en profondeur leur place dans la chaîne de production de l'information. Un défi certes, mais passionnant."