Le blogueur Wael Abbas publie sur son blog une scène de torture qu’il affirme s’être déroulée dans un poste des services égyptiens de sûreté. Des images terribles, mais qui ne semblent pas étonner outre mesure les Egyptiens. Nos Observateurs se demandent toutefois qui peut avoir intérêt à diffuser ce type d’images.

Attention, ce billet contient des images pouvant choquer.

La scène aurait été tournée, selon le blogueur, au bureau Ad-Dawahi des services égyptiens de sûreté dans la ville portuaire de Port-Said, à l’embouchure du canal de Suez. Il a publié cette vidéo le 12 août dernier. Wael Abbas a déjà révélé plusieurs affaires similaires sur son blog et il affirme tenir ces images d’une source fiable mais qui souhaite rester anonyme. Il ne sait pas quand s’est passée cette scène de torture, mais affirme que le tortionnaire serait le haut responsable de la sûreté générale, Mohammed Abou Ghazala.

Contactés par FRANCE 24, les activistes de l’ONG Arabic Network for Human Rights Information, à Port-Said, ont expliqué qu’ils essayaient de retrouver la victime apparaissant sur les enregistrements mais que, jusqu’à présent, ce cas de torture n’avait fait l’objet d’aucune plainte. Autre détail intriguant, la victime n’aurait pas, selon les responsables de l’ONG, l’accent de la province de Port-Said. Ces derniers confirment toutefois que des actes de torture par les forces de la sûreté générale ont déjà été documentés par leur organisation.

Nous préférons ne pas publier sur les Observateurs les deux vidéos de torture, très violentes, récupérées par Wael Abbas.

Sur la vidéo, on voit une personne apparemment ensanglantée pendue par les poignets au plafond d’une salle d’interrogatoire. Il supplie son tortionnaire de mettre un terme à son supplice : "S’il vous plaît, Mohamed Bey [titre hérité de l’époque ottomane et utilisé pour s’adresser à un dignitaire], arrêtez, je vais mourir. Je ne suis pas un animal. Je suis un être humain". L’officier répond : "Tais-toi, fils de p*** !"

"Celui qui a tourné ces scènes peut être un officier ou un détenu"

Wael Abbas est le premier à avoir posté ces vidéos sur son blog, Misr Digital.

Je ne sais pas qui a filmé ces images. Il y a plusieurs possibilités.

Ce peut être une fuite volontaire de la part des autorités ou de la part de certains policiers qui voudraient dénoncer ces abus.

Il est aussi possible que la vidéo soit sortie par accident. Ces dernières années, avec la multiplication des téléphones portables dotés de caméras, des policiers ont commencé à filmer ce qu’ils considèrent être des situations comiques. On a pu voler le téléphone d’un de ces policiers. Ou son téléphone a pu tomber en panne, car il est connu qu’en Egypte les services d’entretien des téléphones portables téléchargent souvent les contenus des appareils.

Celui qui a filmé cette scène peut être un officier ou un détenu. Certains détenus ont déjà pris des vidéos à l’intérieur des prisons après avoir soudoyé les gardiens pour conserver leur portable.

La torture a été érigée en politique en Egypte. De nombreuses personnes ont fait de faux aveux sous la torture, parmi lesquels le cas très médiatisé de l’actrice Habiba. Cette dernière était mariée à un homme d’affaires qatari qui a été assassiné en 1998. Habiba avait été arrêtée à la suite du meurtre et elle avait tout avoué sous la torture, écopant de dix ans de prison [elle en a fait cinq, ndlr]. Les véritables meurtriers ont finalement été retrouvés des années plus tard lorsqu’il ont tenté de revendre les objets dérobés lors du crime."

"Je pense que ce sont les autorités elles-mêmes qui font filtrer ce genre de vidéos. L'objectif est d'intimider les citoyens"

Samir (pseudo) est journaliste free-lance au Caire.

Cette vidéo est sûrement authentique. Tous les Egyptiens vous diront que la torture est monnaie courante dans le pays.

Je pense que ce sont les autorités elles-mêmes qui font filtrer ce genre de vidéo. L’objectif est d’intimider les citoyens. Nous avons un proverbe en Egypte qui dit : "Frappez la personne enchaînée, celles qui sont libres auront peur". De temps en temps, des vidéos de torture apparaissent sur le Net. La même technique était utilisée en Amérique latine durant les années 1960 et 1970 ; on ébruitait à l’époque des récits de torture. Durant les années 1980, ces régimes ont commencé à laisser filtrer des images. Depuis 2004, c’est sur YouTube que l’on retrouve ce type de scènes de torture, mais c’est toujours le gouvernement qui est à l’origine des fuites.

Je pense que ce sont des policiers qui s’arrangent pour faire parvenir ces images à des blogueurs en quête d’exclusivité. Ces derniers s’empressent de les publier, jouant ainsi le jeu des autorités".