Au douzième jour de l'offensive israélienne, deux mères de famille témoignent. L'une vit dans la bande de Gaza, à Gaza-Ville, l'autre est en Israël, à Sderot. D'un côté, la peur des bombardements israéliens. De l'autre, la crainte des roquettes tirées par les islamistes palestiniens. Elles nous ont raconté leur journée d'hier, heure par heure.

Reem El-Nounoun, 34 ans, professeur d'anglais, élève ses trois enfants à Gaza-Ville, dans le quartier de Tal Alhawa. Ohana Mari, 58 ans, est une retraitée israélienne d'origine marocaine. Elle est mère de quatre enfants et grand-mère de sept petits-enfants.

Vous pouvez leur poser des questions sur leur fiche profil, nous leur transmettrons : Reem El-Nounoun, Ohana Mari.

Levées à l'aube

5 heures, Gaza-Ville - Debout, après une nuit sans sommeil. Les enfants n'ont presque pas dormi de la nuit. Moi, je n'ai pas fermé l'œil. Tout le monde - mon mari, les enfants et moi - dort dans la même pièce. La nuit, c'est dur. On entend les bombardements intensifs des Israéliens. Les enfants pleurent, ils ont peur. Toute la famille est réveillée très tôt. Il n'y a pas d'électricité. Je suis fatiguée, exténuée.

J'essaie de trouver de l'eau. Parfois, il y en a un peu d'eau qui coule des robinets. Ce matin, il y en a. Je prépare le petit-déjeuner et des choses à manger pour le reste de la journée. Nous avons réussi à mettre de côté un peu de nourriture pour quelques jours : des œufs et du riz. Mais nous n'avons pas de pain car il n'y a pas de farine.

6 heures, Sderot - Le café pour les enfants. Je me lève tôt pour préparer le café pour mes deux fils qui partent travailler à l'usine. Ensuite, je retourne dormir un peu. Souvent, j'entends les sirènes, mais aujourd'hui, je n'en ai pas entendu. Quand j'entends une sirène, cela veut dire que les islamistes ont lancé une roquette. Avant, je courais comme une souris me cacher sous l'escalier ! Mais maintenant, je cours dans ma chambre sécurisée. C'est un abri.

7 heures, Gaza-Ville - Le téléphone, pour savoir. Tôt le matin, je téléphone à tous les membres de ma famille : mes parents, mes sœurs et mes frères pour savoir s'ils vont bien, s'ils sont toujours vivants. Aujourd'hui, tout le monde est en vie.

8 heures, Gaza-Ville - La radio, pour savoir encore. J'écoute les radios locales, on en capte plusieurs ici, à Gaza : il y a Al Aqsa, Al Qods, El Burak. Je ne peux pas regarder la télévision car ça ne marche pas, il n'y a pas d'électricité. Alors toute la journée j'écoute la radio pour savoir ce qui se passe.

Mon mari aussi reste toute la journée à la maison. Parfois, il va voir les voisins pour discuter avec eux, mais ces derniers jours, il préfère rester à la maison. Nous nous sentons en danger en permanence.

9 heures, Sderot - Les informations. Dans la matinée, je lis les journaux, surtout Yedioth Aharonot et je regarde la télévision, les chaînes d'information israéliennes.

Et puis je fais un peu de ménage, de lessive et de repassage. Ce n'est pas une vie normale, je ne peux plus mettre le nez dehors. Cela fait 12 jours que je ne suis pas sortie. De toute façon, il ne reste plus grand monde. Depuis le début de la guerre, 70% des habitants de Sderot sont partis, à Tel-Aviv ou ailleurs, dans des villes plus sûres. Moi, je reste à cause de mes deux fils. Les enfants ont très peur. Les gens sont partis surtout pour protéger leurs enfants.

10 heures, Gaza-Ville - Les enfants s'ennuient. Ils ne vont pas à l'école. Cela fait 12 jours maintenant qu'ils sont enfermés à la maison. Ils n'arrêtent pas de me dire : "On veut aller jouer dehors !" Mais je ne peux pas les laisser sortir. Alors ils jouent un peu, souvent ils jouent aux cartes.

Il y a deux jours, c'était l'anniversaire du petit dernier, Hamed. Il a eu 8 ans. Il m'a dit : "Je veux qu'on fasse une fête pour mon anniversaire !" Mais je n'ai pas pu faire un gâteau parce que je n'ai pas de farine et il y a très peu de gaz. Alors, j'ai invité les enfants des voisins. On a allumé une bougie. Mon fils était content.

Trois heures de trêve à Gaza, l'ennui à Sderot

13 heures, Gaza-Ville - Heure de trêve. Pour la première fois depuis le début de la guerre, les Israéliens disent qu'ils vont arrêter les combats à partir de maintenant et pendant trois heures. Nous attendons. Nous passons à table. Le repas, c'est juste un plat principal. Aujourd'hui, c'est du riz.

13 heures, Sderot - Omelette et poulet. Aujourd'hui, je me suis fait des œufs battus et un sandwich au poulet. Et puis un café.

14 heures, Gaza-Ville - La rue ! Comme promis, les bombardements israéliens ont cessé. Avec mon mari et les enfants, nous sortons pendant une heure. C'est la première fois que les enfants mettent le nez dehors en 12 jours. Ils sont ivres de joie. Mais nous, nous avons peur. Il n'y a pas de bombardement, mais on entend des avions dans le ciel. On voit que beaucoup d'immeubles ont été détruits. Nous allons au magasin faire des provisions. Nous prenons des boîtes de conserve, des haricots en boîte et de la viande.

15 heures, Sderot - Des nouvelles des voisins. Dans l'après-midi, j'ai discuté avec les voisins. On parle toujours de ce qui se passe ici. J'habite dans une rue où toutes les maisons sont collées. Dimanche matin, une roquette tirée par des islamistes est tombée sur une maison dans ma rue. Ma maison n'a rien eu, heureusement, mais j'ai dix de mes voisins qui ont eu des dégâts chez eux. Des fenêtres et des portes ont explosé, ils doivent tout réparer.

Les roquettes du Hamas sont plus fortes, plus grandes et plus dangereuses qu'avant. Avant, elles étaient petites et elles tombaient la plupart du temps sur des terrains vagues. Maintenant, elles arrivent sur nos maisons.

16h45 - La nuit commence à tomber sur Gaza. Nous sortons les bougies. A 5 heures, il fait nuit noire dans la ville. Nous devons utiliser une seule bougie et une seule allumette pour la soirée, pour faire des économies. Il ne m'en reste pas beaucoup en réserve. Et dans les magasins, il n'y a plus d'allumettes, ni de bougies.

Avec mon mari, on ne peut pas trop parler devant les enfants. Ils posent beaucoup de questions, alors on essaie de les rassurer : "Mais non, nous ne sommes pas une cible ! Mais non, nous sommes à l'abri dans la maison... Nous sommes très bien protégés ici..." En fait, nous n'avons pas vraiment d'abri. Nous restons toujours dans la même pièce de l'appartement, c'est la pièce la plus sûre.

17 heures, Sderot - Un bain rapide. Même pour prendre le bain, il faut faire vite, au cas où j'entendrais une sirène, il ne faudrait pas que je sois toute nue !

Entre rêve et cauchemar

19 heures, Sderot - Les informations, encore. Dans la soirée, je prends un édredon, je m'installe dans mon salon et je regarde la télévision, parce qu'on ne peut pas sortir au cinéma ou au théâtre. Alors je regarde les informations jusqu'à 22 heures environ parce qu'ensuite c'est toujours les mêmes images qui reviennent en boucle... 

J'espère que on va réussir à obtenir un cessez-le-feu, à trouver une solution politique, si Dieu le veut. Avant, on s'entendait bien avec les Arabes, on s'aimait bien. Mais le Hamas, c'est des terroristes. Cela fait huit ans que nous souffrons. On n'a pas de vie !

20 heures, Gaza-Ville - Essayer de dormir. Nous essayons de rassurer les petits. Ils ont encore plus peur quand il fait noir. Cette nuit encore, je le sais déjà, ils auront du mal à s'endormir.

Minuit, Sderot - L'ombre de Gaza. S'il n'y a pas de sirène, je dors bien, c'est calme. Mais on est juste en face de Gaza, et quand l'armée bombarde, on entend tout. Quand ils arrêtent les bombardements, le calme revient. Alors, je passe une bonne nuit.

 

Propos recueillis par Catherine Le Lohé