Des Françaises qui considèrent que les films pornographiques actuels ne répondent pas aux désirs des femmes ont créé un site où leurs clientes peuvent se fournir en vidéos propres à mieux stimuler leurs désirs. Coup marketing ou réel besoin de femme ? Nous avons posé la question à nos Observatrices, de la Chine à l'Arabie saoudite.

 

Extraits softs d'une vidéo de "Second sexe".

"Voir deux personnes coucher ensemble, sorti de tout contexte, me laisse froide"

Grace, 28 ans, est strip-teaseuse dans un club du Texas. Elle avait déjà contribué à l'un de nos billets ici.

Plus jeune, je pensais que les sexualités féminine et masculine étaient strictement identiques. Mais je sais maintenant que ce n'est pas vrai. Les hommes ont besoin d'images explicites pour s'exciter. Personnellement, je peux me masturber simplement en me racontant une histoire, alors que voir deux personnes coucher ensemble, sorti de tout contexte, me laisse froide. J'ai toujours été davantage excité par un texte d'Anaïs Nin que par un porno. En tant que strip-teaseuse, j'ai appris à connaître les fantasmes masculins, le principal étant un fantasme de domination : tout l'univers des clubs de strip-tease met en scène cette domination de l'homme sur la femme. Ca m'a toujours amusé, car au fond j'ai toujours eu le sentiment d'être la personne aux commandes."

"Je ne me retrouve pas non plus dans l’idée d’une pornographie féminine"

Nathalie Margi étudie les relations entre hommes et femmes à l'Université de Rutgers. Elle milite au sein de la Women's Environment and Development Organization.

Je ne me retrouve pas dans la majorité des films pornographiques aujourd'hui parce qu'ils renvoient à une norme masculine du plaisir qui me paraît artificielle. Ils sont basés sur la soumission féminine, et tendent à normaliser des pratiques humiliantes, voire violentes, qui n'ont rien à voir avec la réalité des rapports sexuels. En revanche, je ne me retrouve pas non plus dans l'idée d'une pornographie féminine, parce que ça implique qu'il existe un désir "féminin", propre à toutes les femmes, par opposition à un désir "masculin", propre à tous les hommes. Ce n'est pas vrai : toutes les femmes n'ont pas les mêmes fantasmes !

Une petite minorité de chercheuses disent que toute sexualité hétérosexuelle est en fait une forme d'oppression de la femme, mais aujourd'hui elles sont très marginalisées. Au contraire, les jeunes féministes anglo-saxonnes sont aujourd'hui très axées sur l'expérimentation sexuelle (sex toys, rapports bisexuels et même le travail sexuel) comme une manière de libérer la femme."

"Le groupe de soi-disant féministes qui a lancé ces produits ne cherche qu’à faire de l’argent"

Wajeha al-Houwaidhar est une célèbre féministe saoudienne . Elle avait déjà contribué au site des Observateurs en mars.

Je suis catégoriquement opposé à la pornographie, qu'elle soit faite par des hommes ou des femmes. C'est une pratique qui va à l'encontre de nos traditions et de notre religion et qui réduit les femmes en esclavage. N'oublions pas que celles qui tombent dans ce commerce sont toujours des victimes et qu'elles le font pour sortir de la pauvreté. A mon sens, le groupe de soi-disant féministes qui a lancé ces produits ne cherche qu'à faire de l'argent."

"J’aimerais voir plus de corps d’hommes ! [dans les vidéos de "Second sexe"]"

Vivien Piros vit à Budapest, en Hongrie. Elle a travaillé comme productrice de  films pornographiques.

Quand je travaillais dans l'industrie du X, je trouvais ça très frustrant parce que j'avais l'impression qu'on ne ciblait que les hommes. Ça s'explique assez facilement quand on sait que 90% des gens qui gèrent et travaillent dans ce milieu sont des hommes. Ils ne sont attentifs qu'à leurs propres désirs. Et même si beaucoup de femmes aiment le porno tel qu'il existe aujourd'hui, ces vidéos [du site "Second sexe", ndlr] sont pour moi bien plus érotiques que la pornographie qu'on est habitué à voir. Il y a un marché pour ce style de vidéos. Elles sont plutôt de bon goût. Je pense que la plupart des femmes - mis à part les féministes pures et dures - y verront un moyen reprendre le contrôle. Ça me plairait de travailler sur un projet comme celui-là. Le seul reproche que je pourrais faire, c'est qu'il n'y a pas assez d'hommes. Voir des femmes dans des films de femmes est attirant, mais j'aimerais voir plus de corps d'hommes !"

"La plupart de mes copines vont beaucoup sur les sites pornos"

Esra'a Al-Shafei est une activiste pour les droits des femmes de Bahreïn.

Dans le monde arabe, les femmes qui sont dominatrices pendant l'amour sont mal vues. Le sexe reflète les sociétés de la région, qui sont dominées par les hommes. Du porno féminin, où les femmes auraient le contrôle, ferait vraiment du bien. Ici, ce n'est pas comme dans les autres pays. On ne peut pas sortir, rencontrer quelqu'un et revenir à la maison avec lui. La seule façon de se familiariser avec le sexe est d'aller sur Internet. C'est pour cela que les gens, y compris la plupart de mes copines, vont beaucoup sur les sites pornos."

"Le porno féminin ne peut toucher qu’un marché de niche"

Muzi Mei s'est fait connaître en racontant sur son blog ses aventures sexuelles. Son succès a été  fulgurant, en Chine comme à l'étranger. Ses histoires ont même été compilées dans un livre traduit en français : "Journal sexuel d'une jeune Chinoise sur le Net".

En Chine le porno est interdit. On en trouve uniquement en DVD ou sur le Net. Je comprends effectivement que des femmes se mettent à produire des pornos féminins, car nous n'avons pas la même vision de la sexualité. Les films pornos sont conçus pour les hommes, les femmes n'y ont qu'un rôle secondaire. Elles y sont dominées ; c'est particulièrement vrai dans les films japonais. La plupart des femmes disent préférer cette image du mâle dominant. Pourtant je pense que dans l'ensemble elles préfèreraient des films plus sophistiqués, avec une histoire et pas seulement des scènes de sexe. Ceci dit, je pense que le porno féminin ne peut toucher qu'un marché de niche, car les femmes n'en consomment pas beaucoup. Le film de ce type le plus connu en Chine s'appelle "Nu Ren Na Er". Il a été produit à Hong Kong et a fait beaucoup parler de lui, mais au final peu de copies ont été vendues."