La réputation des immigrants roumains en Europe serait tellement mauvaise que le gouvernement roumain a commandé à une grande agence de publicité une campagne chargée de redorer le blason de son pays. Certains y voient un autre message, implicite : tous les Roumains ne sont pas des Roms.

La campagne s'adresse en particulier à l'Espagne et à l'Italie, où les Roumains forment la plus importante communauté d'émigrés, avec respectivement 500 000 et 700 000 individus. Selon le gouvernement roumain, il était nécessaire de faire un "effort de communication pour corriger la perception erronée des citoyens roumains, avec une information alternative au discours médiatique émotionnel généré par les infractions de certains citoyens d'origine roumaine".

Le gouvernement n'a pas lésiné sur les moyens. C'est la célèbre agence new-yorkaise Saatchi & Saatchi qui a été chargée de cette campagne "à 360°" : des affiches, une série de trois spots publicitaires, un site, mais aussi des conférences et des rencontres pour promouvoir les recherches sur l'apport des Roumains à la société espagnole. La même campagne est attendue en Italie sous le nom de "Piacere di conoscerti" ("Ravi de vous rencontrer").

En Espagne, les associations de tziganes roumains ont rapidement réagi à l'absence des Roms d'origine roumaine de ces spots et de ces affiches. Selon elles, le message du gouvernement roumain semble bien être "tous les Roumains ne sont pas des Roms".

Une des trois vidéos de la campagne "Holà, soy Rumano". Postée sur YouTube par elimparciales.

Les affiches de la campagne

"George connaît mieux ma ferme que moi" 

"Dans notre cas, bien faire son travail, c'est crucial" 

"Florian Iancu est celui qui souhaite la bienvenue en Espagne"

Les vidéos de la campagne espagnole

"La Roumanie n'est pas encore vue ici comme une partie de l'Europe "

Nacho Campinez est professeur de langue et de littérature. Il vit dans la banlieue de Madrid.

Il y a trois grandes communautés d'immigrants en Espagne : les Roumains, les Marocains et les Equatoriens. Mais les Roumains ont une image particulièrement négative.

Les médias y sont pour beaucoup. Pour chaque fait divers, un viol ou un cambriolage, les médias donnent la nationalité du coupable. Cela contribue à créer cette image que les gens ont de la communauté. Les Roumains sont tout de suite associés à la délinquance, aux mafias d'Europe de l'Est (drogues, prostitution, cambriolages). Ils sont aussi associés à l'extrême pauvreté. Une des images que les Espagnols ont en tête lorsqu'ils pensent aux Roumains est celle de la mère qui demande la charité avec ses enfants, ou ses bébés.

Je pense que pour beaucoup, ici, la Roumanie n'est pas encore vue comme une partie de l'Europe. Une grande majorité de cette communauté est pauvre. Ils travaillent dans des secteurs très peu visibles, comme le bâtiment, souvent sans être déclarés, et dans la plus complète précarité. Cette instabilité ne leur permet pas de construire une bonne image, mais au contraire stimule le racisme. Le regard porté sur les Equatoriens, par exemple, est meilleur, car ils ont souvent des emplois dans les services, serveurs par exemple, et les Espagnols ont appris à les connaître.

Partant de là, toutes les initiatives pouvant améliorer l'image des Roumains sont les bienvenues."

"Le gouvernement ne peut ni dire que les Roms ne sont pas des Roumains, ni dire que tous les Roumains, Roms y compris, sont estimables..."

Jean Pierre Dacheux est membre du collectif Romeurop.

La question que pose cette campagne roumaine est dans le non-dit : "Ne jugez pas tous les Roumains comme vous jugez les Roms de Roumanie".

La démarche du gouvernement roumain en Espagne se comprend aisément. Déjà, bien avant l'entrée de la Roumanie dans l'Union européenne, un grand nombre de ressortissants roumains allaient chercher du travail dans la péninsule ibérique. Et la Roumanie a tout intérêt à faciliter l'accueil de sa population, autorisée désormais à circuler librement et à s'établir dans les 27 Etats de l'Union européenne.

Parallèlement, le sort fait aux Roms en Italie a vivement inquiété les dirigeants roumains. Ils craignent l'extension de politiques dont tous les Roumains, Roms ou pas, pourraient souffrir. Car il est vrai que la confusion entre Roms et Roumains se constate partout. Or, si tous les Roms de Roumanie sont roumains, tous les Roumains ne sont pas Roms.

Le gouvernement ne peut ni dire que les Roms ne sont pas des Roumains, ni dire que tous les Roumains, Roms y compris, sont estimables... Alors, il explique que la plupart des Roumains sont des citoyens estimables. Sous-entendu, certains ne le sont pas, cherchez lesquels !

N'oublions pas que "tsigane" est encore synonyme d'esclave dans les provinces roumaines de Moldavie et de Valachie, où ce peuple a été réduit en esclavage jusqu'au milieu du XIXe siècle. La campagne du gouvernement roumain serait plus crédible si le mépris et l'abandon n'étaient pas les réactions dominantes à l'encontre des Roms en Roumanie.

Il n'est pas d'Europe sans les Roms, première minorité culturelle par le nombre (10 à 12 millions) et de par sa répartition dans tous les États d'Europe. La question que pose la campagne roumaine est donc essentielle : est-ce que tous les Roumains, tous, ont une place en Europe ? La réponse est que les Roms d'Europe ne sont pas encore, hélas, considérés comme étant des citoyens comme les autres."