Image du blog pro-ana "Poussière de fée"

Le Parlement français discute actuellement un projet de loi visant à interdire les blogs et les sites Internet "faisant l'apologie de l'anorexie". Ce texte vise en particulier les blogs "pro-ana", sur lesquels des jeunes filles semblent aborder cette maladie comme une mode. De jeunes anorexiques réagissent à cette loi et nous parlent du mouvement pro-ana.

Les blogueuses pro-ana se défendent presque toutes de faire l'apologie de l'anorexie. Mais elles placardent sur leur page perso les photos de stars d'une extrême maigreur, comme Nicole Richie et Kate Moss, et vont jusqu'à s'échanger des astuces pour maigrir plus vite...

"J'aime mon corps tel qu'il est"

Sarah, 23 ans, est anorexique depuis cinq ans. Elle n'est pas sortie de chez elle depuis plus de trois mois. Pour rompre sa solitude, elle a créé un groupe sur Facebook pour parler de son problème.

Je fais 1,66 m pour 35 kilos [elle faisait 10 kilos de plus sur la photo de sa fiche profil]. On peut dire que je suis au seuil de la mort. Mais j'aime mon corps tel qu'il est. Je trouve que l'extrême maigreur est belle. Je suis d'ailleurs fière de ce que j'arrive à faire. Je ne mange pas pendant 75 jours, je me nourris pendant 48 heures, puis je recommence à jeûner. Je sais que ça paraît impossible, mais c'est vrai. Et peu de gens y arriveraient.

Justine ne comprend pas le phénomène des blogs ana parce qu'elle s'en est sortie [voir le témoignage plus bas]. Moi, je comprends que les anorexiques aient besoin de se retrouver, entre elles, sur ce type de forum. J'y vais moi-même régulièrement. Pour voir des photos de stars très minces, parce que je trouve ça beau, mais aussi pour échanger des astuces pour maigrir. On a besoin de se serrer les coudes. Car il faut savoir que les gens peuvent être très méchants avec les filles comme nous. Je reçois par exemple beaucoup d'insultes sur ma page Facebook.

Mais, honnêtement, je ne me retrouve pas dans la plupart des filles qui vont sur ces blogs. Elles posent des questions du genre : "Comment fait-on pour devenir anorexique ?". Ca n'a pas de sens. Ca n'est pas quelque chose qu'on choisit, ça s'impose à nous.

J'ai tout à fait conscience de ce que mon attitude a de paradoxale. J'aime la maigreur et je voudrais pouvoir rester à mon poids actuel. Mais, en même temps, j'ai conscience que l'anorexie est une maladie et je connais les souffrances qu'elle entraîne. Je perds mes ongles, mes cheveux, mes dents, comme les autres. Surtout, je me suis complètement coupé du monde. Mes amis me fuient, je n'ai plus de relation sentimentale et je ne peux même plus travailler (je bossais dans une boîte de nuit, mais ils ne veulent plus de moi).

L'interdiction de ces blogs ana ne me gênerait même pas. J'étais anorexique avant qu'ils existent et je ne m'arrêterai pas parce qu'ils disparaissent. En plus, je trouve qu'ils peuvent effectivement inciter des filles à tomber dans la maladie. Juste parce qu'elles veulent être plus minces, comme des stars de cinéma.

Quant à moi - je sais que ce que je dis est paradoxal - je veux m'en sortir. Je vais essayer d'aller voir un psy. Mais pas tout de suite. Je ne me sens pas encore prête à sortir de chez moi."

"Le mouvement ana n'a plus rien à voir avec l'anorexie"

Justine tenait un blog sur son anorexie. Elle en a fait un livre, "Ce matin j'ai décidé d'arrêter de manger", et s'en est sortie.

Je suis tombée malade à 14 ans. Je mesurais alors 1,73 m pour 75 kilos, j'étais rondouillette.
Plusieurs choses m'ont fait tomber dans l'anorexie.

Le côté personnel, tout d'abord. J'ai eu une petite sœur et j'ai dû lui laisser ma chambre pour une autre au sous-sol. J'ai eu l'impression d'être enterrée dans un cercueil. Et puis, j'étais amoureuse de mon papa, qui m'appelait pourtant "grosse vache".

Les médias aussi ont joué un rôle. Je voulais être parfaite, jolie.... J'étais à l'époque en seconde dans un lycée européen et j'étais brillante sur le plan scolaire. J'avais l'impression qu'il ne me manquait qu'une chose pour être parfaite : la beauté. J'ai donc commencé à faire de l'abstinence alimentaire. En deux ans, j'ai perdu 36 kilos (dont 30 kilos dès la première année).

Mais je me suis guéri. L'élément déclencheur a été une étape du Tour de France où je suis allée avec mon père - je suis fan de cyclisme, comme lui. J'ai alors décidé que je voulais devenir journaliste sportive. Et pour faire ça, il fallait que j'arrête de vomir.

C'est ma sœur qui m'a donné l'idée de monter un blog. J'étais déscolarisée. Je restais à la maison et je ne faisais que dormir. Je ne parlais pas à mes parents. Ce blog me permettait donc de vider mon sac. Je me suis vite prise au jeu, car j'avais besoin d'un contact avec l'extérieur. En plus, j'avais des retours : j'ai eu dès le début près de 100 visites par jour. Ce blog me permettait de dédramatiser la situation. Sur les photos que j'ai mises en ligne, on devine ma souffrance, mais j'avais toujours la pêche quand j'écrivais.

Parmi les personnes qui commentaient sur mon blog, il y avait des aide-soignantes et des jeunes filles qui m'ont encouragée à guérir. Je pensais que j'étais un cas isolé, ça m'a fait beaucoup de bien de réaliser que ce n'était pas le cas.

L'anorexie n'est pas un jeu. On tombe dedans, mais on n'est pas contente de notre situation, comme les pro-ana semblent le penser. Ce mouvement relève de la folie. Ca n'a plus rien à voir avec l'anorexie ."