Œil pour œil

Les lynchages de criminels, réels ou supposés, sont toujours monnaie courante dans les campagnes indiennes. Nos Observateurs dans le pays racontent cette justice moyenâgeuse. Attention, les photos peuvent choquer.
Contributors

Scène de lynchage en Inde du nord

Le lynchage de Ravi Kumar à Haijpur (nord-est) le 23 février 2008. Photo Sandeep Arnand.

 

Arnab Das est notre Observateur à New Delhi :

La dernière semaine de février a été particulièrement violente et de nombreux cas de lynchages ont été recensés. Le 23 février 2008 à Haijpur, dans la région de Bihar (nord-est), un homme de 20 ans a été tabassé à coups de bâtons en bambou et de briques [voir photos]. Ravi Kumar était accusé d'avoir tué un ami après une dispute au sujet d'un téléphone portable. Il avait été passé à tabac une première fois, avant d'être arrêté, puis hospitalisé. La famille de la victime, accompagnée d'une foule de villageois, est parvenue à le sortir de l'hôpital, malgré les policiers postés pour le protéger. Il ont ensuite lynché le jeune homme et l'ont laissé presque mort.

Quelques jours auparavant, une foule a presque tué un homme soupçonné d'avoir volé une chaîne en or. Il semble même que des policiers aient été impliqués dans ce lynchage, au cours duquel la victime a été traînée sur la route derrière une moto. Lorsque ce genre d'incident éclate, les gens s'en prennent aux criminels présumés avec tout ce qui leur tombe sur la main : des bâtons, des briques, n'importe quoi. En septembre dernier, un homme s'est fait arracher les yeux avec un outil en acier.

La plupart du temps, la police n'intervient pas pour empêcher ces lynchages. Parfois ils encouragent même la foule. Et de toute façon, les policiers basés dans les villages ne sont pas armés et ils ne sont pas assez nombreux. Policiers et résidents se renvoient souvent la responsabilité de ces incidents.

Malheureusement, cette justice populaire n'est plus uniquement en vogue dans les villages. C'est une mentalité qui commence à s'implanter aussi en ville. Les gens de la rue en ont assez des retards de la justice".

Arnab Das's picture

Arnab Das

  • India
  • Associate Producer- International News Desk

"Je pense que des puissants sont en général derrière ces incidents"

Imtiaz Ahmad est professeur en sociologie à l'université de Jawaharlal Nehru :

La société indienne change. La démocratie pénètre la société et les gens attendent que leurs problèmes et leurs angoisses soient pris en compte. Et quand ils se sentent ignorés, ils ont tendance à se faire justice eux-mêmes. (...) L'Inde est une démocratie, mais les principes associés à un système démocratique ne sont pas encore pleinement intégrés.

Il n'y a pas d'étude sur le profil sociologique de ceux qui commentent ces lynchages. Mais, à mon avis, ce ne sont pas les pauvres qui se laissent aller à ces violences, car ils savent ce qu'ils risquent. Je pense que des puissants sont en général derrière ces incidents. Les médias devraient enquêter là-dessus. Il faudrait notamment s'intéresser à la façon dont ont été punis les auteurs de ces lynchages et voir si des personnes plus hauts placées ont été protégées."

Imtiaz Ahmad's picture

Imtiaz Ahmad

  • India
  • Political sociologist